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Navigation à vue

Certains écrivains rédigent leur roman d’un bout à l’autre, sans s’arrêter, en comptant sur leur mémoire et sur leur réflexe. Je ne suis pas de ceux-là. Je serai trop vite perdu, trop vite essoufflé. Je commence par écrire des scènes auxquelles je tiens, qui me font rêver ou qui me tenaillent, ou qui ont du sens pour moi, presque indépendamment du contexte. Scènes érotiques en premier lieu. J’adore. Je les travaille et les retravaille avec délectation. Pas de raison de se priver. Puis les scènes de violence. Pour elles il faut se mettre dans un état d’esprit qui ne m’est pas coutumier. Alors quand l’inspiration vient, je la saisis. C’est une question de scénographie. Je les vois comme au cinéma. Certaines scènes très sensibles et délicates me travaillent aussi. Scènes majeures qui fondent l’esprit du roman. Je les consolide autant que je peux, avec beaucoup d’attention. Ce sont de vrais phares qui éclairent mon imagination panoramique. Tout cela forme des îlots à partir desquels je peux commencer à naviguer à vue. C’est important pour moi d’avoir ces repères solides où j’ai les pieds au sec, dans ce marécage que représente un roman non encore écrit.

Manuscrire

Par l’écriture manuscrite je caresse beaucoup mieux les mots. Ils me semblent réellement charnels, pas du tout mécaniques comme à l’ordinateur. Je ne peux que constater la différence en comparant deux jets sur un même sujet. Les mots palpitent sous mes doigts, imposent leur corps.

Il se peut que chaque mot manuel invite à l’embrasser, ou oppose sa rugosité, ses inflexions calligraphiques. Même la sonorité du mot n’est pas la même. Mieux, quand j’écris à la main ma voix intérieure est plus souple et plus audible, moins cérébrale. Le mot n’est pas haché par syllabes comme au clavier. Ce que je gagne en rythme à l’ordinateur, je le perds en sensualité.

Cette question du jugement entre manuscrit et ordinateur ne concerne que moi, ou tout du moins ceux de ma génération qui ont fait leurs armes avec le stylo (que dire de ceux qui écrivirent à la plume !). La génération digitale, quant à elle, ayant vraisemblablement adopté très tôt le clavier n’a peut-être pas tout à fait la même problématique. Et c’est sans compter les antiques machines à écrire qui attestent que la question est sans doute plus ancienne qu’on ne se l’imagine.

Peut-être nombre d’écrivains n’ont pas connu ce flottement entre deux rives, n’ont pas expérimenté plus que cela la question. Peut-être qu’avec un long parcours on finit par retrouver du corps sous un clavier ? En vérité je n’en suis pas certain.

En tout état de cause il est très net que je ne dis pas la même chose d’une modalité à l’autre. C’est un autre esprit qui travaille. On ne sculpte pas la même forme avec des outils différents. J’ai évoqué dans « l’expérience intime de la mélancolie » la question du « rudimentaire «. C’est l’occasion d’en faire la démonstration.

Une pensée me vient, écrivant à la main. A l’ordinateur je crois bien que je pense mot à mot, voire même syllabe par syllabe, alors qu’au stylo je n’écris que lorsque j’ai la phrase presque tout entière. Car lorsqu’une phrase s’ouvre, elle invite à un certain envol, inspire un développement sans heurt, mais souvent inattendu.

En écrivant à la main il me semble que je relis moins volontiers ma phrase en cours, ne serait-ce que parce qu’elle est assez illisible. Alors que le confort de l’édition sur écran permet de mesurer d’un regard rapide l’évolution d’ensemble. Autrement dit, lorsque j’écris à l’ordinateur, il y a simultanément une lecture – écriture qui fait peu appel à la mémoire. Or la mémoire participe à la sensualité du langage.

Bien entendu l’ordinateur est l’instrument idéal pour arranger une phrase… ou la détruire.

Mais franchement, pour ce qui est de la construction d’un volume, des corrections et de l’affinage, je ne regrette pas le « bon vieux temps » du scotch et des ciseaux.

L’inspiration

L’inspiration, question bateau. L’inspiration est rarement ce que l’on croit. Pour trouver l’inspiration, je lance devant moi une gourmandise, comme une belle pomme appétissante. Mais l’inspiration, ce n’est pas la pomme elle-même. C’est la façon de l’attraper. Il m’arrive de lancer une gourmandise trop grosse pour moi, et je suis incapable de la croquer, comme une pomme énorme. J’en ai deux en ce moment, qui me narguent depuis des années. Je n’arrive pas à trouver l’angle d’attaque. Alors je procrastine en chevauchant des exercices romanesques relativement faciles à dresser. Quelques fois la pomme est tout simplement un titre. Très alléchant, un titre. Rond comme une pomme, lisse, sans aucune prise, et aussi inattaquable qu’un hérisson. Le titre donne le ton, mais ne délivre pas de contenu, comme une belle boîte vide. Méfiez-vous des titres. Ce que le lecteur découvre en premier est en fait ce que l’auteur trouve en dernier. In extremis. Il y a tromperie sur la marchandise, ou du moins sur la traçabilité du titre. L’origine n’est pas là où l’on croit.

Au final je n’ai pas défini l’inspiration. C’est un mot illusoire à sa façon. On est un homme inspiré ou pas. A la rigueur je me permettrai une galipette en disant que pour inspirer il faut d’abord apprendre à expirer, c’est-à-dire à lâcher prise. Expirer, extirper, lâcher les selles, péter un coup, se vider de tout ce qui obstrue la voie de l’imagination, comme les préjugés, les présupposés, les clichés, les habitudes, les routines intellectuelles, plus l’image de soi, l’orgueil, la sacro-sainte identité, et surtout les évidences. Je parle des évidences qui nous bouchent les yeux. Car l’Evidence, la vraie, la lumineuse, n’apparaît qu’après coup.

Réflexions diverses

La langue française, notamment, comporte des erreurs grossières. Par exemple, il ne s’agit pas de « rendre compte » d’un événement, mais de rendre « conte ».

Le mythomane est un homme tout ce qu’il y a de plus sain. Il baigne dans le langage comme dans une fontaine de jouvence.

Les seuls à utiliser le langage pour ce qu’il vaut, ce sont les ingénieurs et les militaires. Tous les autres sont des affabulateurs, des rêveurs, des menteurs, des suborneurs, des éblouissants. Des êtres humains, quoi…

L’écrivain anonyme est le seul qui ne soit pas encore tenu à la productivité.

Ecrire

Si vous croyez que c’est facile pour un écrivain de placer le mot FIN, c’est que vous ne savez pas lire. Ou alors, il s’agit d’un écrivain de pacotille.

Il n’y a pas de dernier mot. L’écriture est une tentative désespérée d’anéantir l’écriture. Chaque commencement d’écrire est la naissance d’un dragon impossible à tuer.

Ecrire, c’est se tricoter un vêtement pour se protéger de l’hiver spirituel qui nous entoure.

Il arrive, rarement, qu’on me demande comment j’écris. Cette question candide m’a d’abord fait sourire. Mais l’éventualité d’y répondre m’a obligé à réfléchir plus intensément que prévu. Au final, je trouve que c’est une bonne question. En 2016, j’ai ouvert mon laboratoire d’écriture à huit écrivains du Librarium. La question «qu’est-ce qui se passe quand j’écris» a ouvert un chantier passionnant, qui a fait l’objet d’un livre de 170 pages : «Le laboratoire secret de l’écrivain».

Recette d’écriture :

– Profiter d’un instant d’inspiration, de nuit comme de jour – cela veut dire être aux aguets constamment, avec une idée en tête, du genre : qui vais-je inviter ce soir ? -.

– Jeter pêle-mêle sur une feuille les mots cueillis à chaud aux abords du rêve ou de la rêverie. Réserver.

– Laisser refroidir au moins vingt-quatre heures, selon.

– Réchauffer à feu très doux pour ne pas brûler les arômes de base.

– Oter les impuretés, délicatement, en faisant attention de ne pas faire tourner l’émulsion.

– Ajouter quelques épices, si indispensable. Goûter.

– Si l’on n’est pas satisfait : jeter à la poubelle. Ou mettre au congélateur.

– Sinon, réserver. Et envisager une composition nouvelle.

– Attendre l’heure ou l’instant où cette nouvelle composition suscitera une nouvelle inspiration.

– Composer le menu au moment crucial où il semble prendre forme sans se figer.

Je ne connais rien de plus sacré que l’acte d’écrire. Tout le reste n’est que tentatives, bricolage, survie, exhortations, et lutte sans fin.

Sauf qu’écrire est exactement le condensé de ces tentations, de ce bricolage et ses exhortations, et cette lutte sans fins. L’écriture est Ma survie.

Au moins, j’y mets les personnages qui me conviennent. Et à tout prendre, à tout réfléchir, ces personnages ne sont qu’un. Les autres, c’est moi !

J’ai beau essayer d’emprunter des chemins tout tracés, l’écriture me ramène inlassablement à mes préoccupations initiales.

Dans la solitude, l’écriture renvoie à une solitude plus grande encore.

L’écriture selon Joubert

C’est au cœur du Siècle des lumières, quand les gens de Lettres, qui jusque-là étaient pour la plupart essayistes ou poètes, hésitaient encore à s’engouffrer dans la longue tradition romanesque, que Joseph Joubert prit position inconfortable de ne point écrire de roman. Il disait : « La littérature et la poésie sont le lieu d’un secret qu’il faut peut-être préférer à tout, même à la gloire de faire des livres ».

C’est à se poser la question, à savoir que serait devenu le monde si ce dernier avait suivi la voie de Joubert ?

La question est donc bien celle du récit, initié par Homère.

Sauf que, il faut l’ajouter ici, la grande question est celle du narrateur. C’est le sujet de la suite du Laboratoire : Qui est le personnage, qui est le narrateur ? L’auto fiction, et enfin le méta roman. (réflexion année 2017)

Récit véridique de voyages, récits fantastiques ensuite, et récit dit de fiction après.

Le roman proprement dit doit son appellation dans l’époque dite romanesque où l’homme se trouve aux prises avec le destin ou la volonté divine. L’homme retrouvait dans ce genre nouveau la position héroïque d’Ulysse, en perdant toutefois cette distance nécessaire à toute forme de réflexion.

Saumon

On me demande souvent : combien de temps as-tu mis pour écrire cet ouvrage ?

J’ai du mal à répondre, je reste évasif, parce que cette question m’interpelle au plus profond de moi-même. On ne sait jamais à quel moment commence un ouvrage écrit. Partant souvent de rien, de cet instant extrêmement ténu qu’est l’inspiration, le doute, l’illumination, appelons-le comme on voudra, le travail constant de l’écriture est comme un océan duquel émerge parfois un objet, d’abord discret, puis qui réapparaît, qui insiste, sans qu’on sache pourquoi, qui fermente aux heures de repos apparent de l’esprit, et finit par former un fleuve irrésistible, qui fait des vagues dans l’âme, qui lutte, provoque des remous dans le corps même des ouvrages en cours, ausculte ses rives, et force le sommeil, force les passages qu’on avait fermés parfois depuis longtemps, qui cherche sa source, comme le saumon qui remonte le courant vers son origine pour se débarrasser de ses œufs devant l’urgence de mourir.

Deux façons d’écrire : l’une consiste à se caler dans l’écriture comme on se cale dans un fauteuil, l’autre consiste à écrire, le cul sur une sellette instable.

A l’issue de l’évasion d’un ingénieur captif des membres de l’Alkaida, un journaliste déclare cette évasion « digne d’un roman d’aventure ».

1 Ah bon ? Seulement ?

2 Une affaire juteuse en perspective ?

Que l’on prenne pour modèle le roman de fiction, cela laisse déjà à penser. Qui est le héros, dans ce cas-là ? Est-il celui qui a accompli l’exploit, ou est-ce celui qui va se représenter dans le récit ?

Dès l’instant où un exploit est avéré, on pense communément que sa réalité suffit à en faire apparaître un récit romanesque. Il peut être, certes, exploitable avec l’aide d’une bonne publicité, comme tout produit marketing. Encore faut-il que le roman surpasse le réel. Un récit plat n’aurait de légitimité qu’au vu d’un public qui adhère par avance et sans condition à l’héroïsme de son auteur.

Pour ma part, ayant déjà lu l’Odyssée, le fait d’avoir connaissance en deux lignes de l’événement, suffit à mon admiration. Aventure n’est pas littérature. Point n’est besoin de lire un sous-produit homérique.

Ne plus pouvoir nager dans le texte océanique. Parfois il me manque un regard instantané de ce que je suis en train d’écrire. J’aimerais pouvoir dessiner mon écriture pour la voir apparaître en une seule image.

Le roman policier et le meurtre du père.

Le flic, l’enquêteur, qui s’échine à démasquer le meurtrier et à comprendre son mobile, ressemble bien au meurtre du père : comprendre, démasquer le père pour le supplanter.

Quelques miettes importantes.

Je travaille tous mes écrits parallèlement. Disons deux ou trois romans et deux essais à la fois.

Si un jour on se demande quelle est la chronologie de lecture de mes livres, je n’en serai pas étonné. Et je ne pourrai répondre que ceci : celle que chacun voudra.

Le genre fantastique est-il bien ou pas bien ? Présente-t-il un intérêt ? Le fantastique est comme le reste. S’il y a de bons romans fantastiques, ce n’est pas parce qu’ils sont fantastiques, c’est parce qu’ils sont bien écrits.

La littérature est un vaste champ de bataille, avec des morts-vivants par millions.

Ecrire : Ne plus raconter, seulement parler.

Et pourtant, raconter est une libération dans la contrainte, et parler est une libre prison.

A propose du roman en cours d’une amie :

Cette hésitation perpétuelle de vouloir être ailleurs tout en étant là. Vivre, c’est vouloir construire « là », mais c’est aussi, sans cesse, vouloir partir.

Si l’on reste là, on rêve de partir ailleurs, mais où ?

Et si l’on est toujours en partir, on rêve de rentrer, mais où ?

Ici ou ailleurs, la vie est dans ce « où ? »

Le « Où suis-je ? » répond à sa manière au « Qui suis-je, voulant être ? »

Pour écrire en poète, il vaut mieux passer par les affres de la littérature romanesque, travailler le « il » avant de passer au « je », pour enfin se libérer de toute représentation personnelle.

Mais cette perspective n’est jamais que celle de l’histoire de la littérature occidentale. Car d’autres cultures ne sont jamais passées par le « il », mais directement vers le « ça ».

De la confusion entre messagerie instantanée et dialogue.

Ma récente expérience avec une amie, où nos échanges de messages par mail frisent la folie, donne dans la confusion et le quiproquo le plus navrant, prouve définitivement que la messagerie par internet est incompatible avec un vrai dialogue. Je suppose que tous les adolescents d’aujourd’hui doivent en souffrir l’effet.

Ecrire n’est pas parler. Les tenants de la lecture orale se trompent. L’écriture théâtrale n’est pas de l’ordre l’écriture, mais de la partition. L’écriture doit rester dans l’ombre et le silence. Sa lecture est un acte solitaire. Sa lecture n’est pas une parole. Elle est un ouï-dire de l’autre monde. Le comédien le sait bien.

La vie, c’est comme un théâtre, sauf que rien n’est écrit.

Et l‘écrit, c’est le théâtre de la vie.

J’ai mis longtemps à me mettre à vraiment écrire. Comme si j’avais dû attendre que ceux qui m’ont jugé, essentiellement la famille ascendante, devaient mourir pour m’en laisser le droit. Seule l’existence de mes enfants, qui ne me connaissent guère, n’est pas un frein à mon œuvre, et même au contraire. Je sais maintenant que si j’écris, ce ne sera peut-être pas lettre morte. Pour ce qui est des œuvres achevées, artistiques ou autres, tout cela est à reléguer au rang du passé. Le Grand Œuvre, comme on dit, est celui qui reste inachevé, interrompu par la fin de l’auteur. Œuvre ouverte à un temps indéterminé qui reste ainsi à venir, au moins dans les esprits qui s’en nourriront.

L’écriture est une production nocturnale. L’écriture est tel un envoûtement qui me met dans un état second.

Le fantastique

Que vont chercher les écrivains, et les lecteurs, dans le fantastique, si ce n’est qu’ils ne savent ni révéler ni voir la réalité qui comporte pourtant tout l’imaginaire du monde ?

La voie fantastique comme éclairage décalé, c’est pauvreté d’art que d’avoir besoin de cet artifice. Mais c’est le plus souvent le signe d’une dictature, non loin, qui menace.

Le corps du texte

Chaque chapitre est écrit, échafaudé, pour une phrase. Mais cette phrase ne vient pas toute seule. On peut mettre des années à la chercher, et souvent elle se refuse, aussi têtue que le mystère est têtu. Combien de chapitres, combien de livres tournent autour de ce qui ne veut pas venir ? Et l’on conserve, sans pouvoir se résoudre à le jeter, ce magma de mots fumant d’où ne veut pas sortir la fleur que l’on espère tant. Tandis que parfois surgit, comme d’un accident de plume, quelque perle çà et là qui brille de mille feux et que l’on n’aperçoit même pas. C’est la libation, le don au lecteur dieu.

Tout comme l’eau se sublime en vapeur au contact de l’air, tout comme la terre se sublime en odeur au contact de l’air, l’écriture se sublime en parole si on ne la recouvre pas de silence. J’aimerais parfois inventer une syntaxe impossible à lire à voix haute.

A la maison, je vais et je viens, du salon à la cuisine, de la cuisine au bureau, et dans chaque pièce ma pensée change, varie, se heurte, vie et meurt. Dans la maison, c’est mon temps qui circule. C’est le temps d’écrire.

A jouer avec le faux, on finit par se croire dans le vrai.

A la question : « Comment écrivez-vous ? », je réponds : parfois j’écris sans y penser, parfois j’y pense en oubliant d’écrire.

Pour le rêveur, l’écriture permet d’organiser ses pensées. Pour le logicien, l’écriture offre des moyens de faire apparaître le sensible.

Ce n’est pas la même façon d’écrire, mais c’est pourtant la même écriture, qui fonde un logos commun, actée sous deux besoins différents, et observée sous deux regards différents.

Tout se joue dans la capacité de laisser agir son écriture, et d’observer ce qui est projeté hors de soi comme une chose étrangère à soi. C’est l’autre qui apparaît dans l’acte d’écrire.

Cette capacité se situe dans le décalage spatial entre pensée et écriture, et le décalage temporel entre écriture et lecture.

Nous venons d’envisager la distance et la présence de l’écriture dans le cadre d’une dualité commune à l’esprit humain, précisons-le : occidental et cartésien. Cette dualité est jouée en permanence par l’esprit artistique. Ce qui nous amène à un autre rapport, celui entre le personnel et l’impersonnel. L’œuvre écrite, artistique, est non seulement vouée à jouer le premier mécanisme de distanciation de soi à soi, mais aussi à jouer le mécanisme de rapprochement entre l’auteur et le lecteur, entre soi et les autres. Car, dès lors que l’œuvre, qui est réalisée à l’origine pour soi, s’expose, l’autre devient les autres.

La question de la lecture comme acte second (et non point secondaire) se pose alors comme la capacité à extraire du texte (de l’œuvre) un sens approprié, au sens qu’on s’approprie quelque chose, qu’on le fait sien. Il y a un sens donné et un sens approprié. L’évaluation de ces deux formes du sens, pas nécessairement identiques, pose la question de l’échange. Cette évaluation suppose des valeurs communes qui font repère, système cognitif, moral, etc. L’échange peut-être celui d’un objet qui permet de se reconnaître comme appartenant l’un et l’autre au même ensemble ; il peut être aussi l’offrande de quelque chose à un autre qui ne l’a pas. C’est la provocation fondamentalement artistique qui est l’offrande à un autre de ce qu’on découvre soi-même dans l’acte artistique de projection de l’inconnu de soi. Cette offrande joue donc sur la croyance (ou l’espérance) que l’autre et soi-même pouvons communiquer par la voie qui est hors des perceptions convenues. L’acte artistique est donc fondamentalement un acte de perversion des conventions.

Rappelons que cette projection n’est possible que dans une relation de décalage spatio-temporel.

Dans le cas de la musique qui est, en apparence, la communication immédiate entre deux autres, cette immédiateté apparente ne peut se réaliser que grâce au rythme qui est le cadre spatio-temporel permettant à la fois un décalage spatio-temporel tout en se recouchant sur lui dans la boucle du même temps, le presque même temps, le « en même temps », qui est le tempo du même.

L’instant musical est donc une inscription du décalage spatio-temporel dans le rythme de la répétition d’un motif (ou d’une structure modale). C’est l’astuce proprement ontologique du être ensemble. L’astuce de la variation et de la surprise dans un système répétitif de reconnaissance partagée.

C’est pourquoi on peut dire que la musique est hors logos, ou plus exactement que la musique possède son propre « langage », un langage universel.

Cette remarque nous fait dire que tout échange artistique repose fondamentalement sur un langage universel, celui de l’émotion pure.

Mais qu’en est-il, alors, de l’écriture qui a pour instrument et pour matière le logos même ? Comment peut-on dire qu’on est captivé – capturé – enchanté par l’écriture d’un autre ? Cela voudrait-il dire qu’il y a, à l’intérieur même du logos, du langage de l’autre, une musique, une musique invisible ressentie et échangée comme pure émotion ? Et même, le charisme de l’écriture, que l’on attribue communément au style, au rythme du texte, à sa respiration, se suffit-il à ces attributs musicaux ?

Il y a dans le discours, comme dans le discours musical, autre chose qui n’est pas dite, qui n’est pas chantée, et qui n’est pas non plus de l’ordre de l’émotion seule. Il y a derrière le discours une résonance entre soi et l’autre de quelque chose qui est non seulement de l’ordre de la reconnaissance de forme, mais aussi de l’ordre de l’arrangement de soi face à l’arrangement de l’autre. De sorte que la reconnaissance émotionnelle ne serait que l’aspect épiphénoménal de cet arrangement.

Cet arrangement, nous l’appelons le jeu de rôle. Jeu que nous retrouvons dans la question de l’identification au personnage, c’est-à-dire à ce qu’on appelle le déplacement, voire même le transfert en psychanalyse. En un mot, c’est la relation amoureuse.

Cet arrangement est incessant, bijectif, et proprement psychique. Non point dans une alternance d’intentionnalités, mais dans une incessante succession d’instants qui se cherchent, se donnent et se réparent. Autrement dit, tout discours, toute écriture, toute musique, toute œuvre d’art est un dialogue.

C’est le dialogue premier entre deux êtres qui s’arrangent pour se reconnaître, à travers des émotions éprouvées par surcroît. Le dialogue ordinaire, qui constitue à un échange alternatif entre deux discours, l’un répondant à l’autre, en est la modalité formelle de l’échange linguistique extériorisé.

Mon premier roman, écrit à quatorze ans, n’avait pas de titre. Ni initié, ni achevé, il n’avait pas pour vocation d’être lu, à part moi-même. C’était un récit pur. Non pas un récit d’exposition, mais une agonie infinie d’amour. Il avait un début et une fin, comme l’avait matériellement le cahier de cent pages qui le contenait, mais pas de corps au milieu. Ou plutôt un milieu flottant et indécis, une attente, une narration inutile, un remplissage entre deux parties qui ne demandaient qu’à fusionner. Ce milieu sans récit était sans doute l’essentiel du récit dans son absence. Le réel est absent du roman. Il se cache, il ne dit rien. C’est l’Eros.

Il y a fort longtemps on était connu pour ce qu’on écrivait. Maintenant on écrit pour ce qu’on est connu.

Quand j’écris un récit à la première personne, je n’arrive pas à être sérieux. Je n’arrive pas à saisir la comédie humaine dans sa tragédie que sous la forme éventuelle du tragicomique. Mais ça vient, doucement.

Pour apprendre à lire un livre, le meilleur moyen c’est de lire un autre livre.

En lecture comme en amour, ce n’est pas le nombre qui compte, c’est l’intensité.

Projet pour une écriture :

Un récit narratif sans présence du narrateur. Les personnages rencontrés s’adressent directement au lecteur, comme s’il était là. Cela peut s’assimiler à un film de reportage dont les personnages s’adressent à la caméra. L’image fait narration, les personnages seuls qui apparaissent parlent et agissent. Ce sont eux qui font le film.

Mona Ozouf, une écrivaine à la mode : « On écrit pour échapper à la rumination mélancolique ». C’est drôle. Pour moi c’est tout le contraire. Comme quoi on ne devrait pas lancer des généralités à la légère.

Transcrire un rêve en mots, c’est vite récolter des images qui viennent de nulle part, en effaçant par la même occasion le rêve qu’elles renferment, et enfin redessiner un tableau qui ressemble à un rêve.

J’arrive un peu à écrire ce que j’ai vécu, encore mieux ce que je n’ai pas vécu. Mais je suis incapable d’écrire ce que je vis maintenant.

Si l’écriture pouvait écrire l’instant vrai, cet instant ne serait lisible qu’un instant plus tard. Un commentaire de l’instant perdu, un instant mort.

Pour saisir l’instant même, il faut parler de tout autre chose. C’est la seule voie possible de l’écriture, ouvrir à l’irréel.

Mon essai sur la mélancolie est composé de fragments, car penser la mélancolie n’est pas donné d’avance. La mélancolie comme étant hors discours.

Peut-on retrouver un discours ? Un manifeste de la pensée retrouvée ?

Droit d’auteur et propriété intellectuelle. Le brevetage des idées est la porte ouverte à la mort de la pensée. On ne pourra plus écrire ses pensées sans l’angoisse d’avoir eu la même idée qu’un autre qui l’aura déposée et fera payer une taxe.

Demander à un auteur de vendre ses propres bouquins, c’est comme demander à un chat d’aboyer.

Le succès est une maladie délétère. Dès lors qu’on est reconnu des uns, on est isolé des autres. C’est l’entrée dans la cour. C’est bien le pire et le meilleur qui puisse arriver à un homme.

Une pensée, c’est comme une bagnole. Si tu veux qu’elle tienne la route, il faut la soumettre à un contrôle technique sévère.

J’ai écrit « le temps ne passe pas, il s’accumule ». Je dois rajouter « et s’effondre sans cesse ». C’est cet effondrement qu’il faudra explorer. Sans se laisser prendre par l’analogie de l’image.

Comme je publie depuis peu de temps, je dois peut-être considérer mon écriture comme récente. J’ai donc beaucoup de travail pour atteindre un niveau de maturité satisfaisant. De cette manière, à soixante-cinq ans, je fabrique du temps devant moi !

Internet et le livre.

Le web est en quelque sorte l’inverse du monde de l’édition qui organise les succès et élit ses auteurs. Le web est une mer de l’indifférencié, ou des auteurs anonymes errent comme autant de naufragés qui tendent la main à n’importe quelle opportunité. En un sens, le Web est une immense fresque en perpétuel changement avec des millions de personnages et aucun scénariste.

, toute une histoire…

Ecrire, d’abord une nécessité, à une époque lointaine où l’imaginaire remplaçait le manque à voir. Dans ma France profonde, à défaut de vivre, à quatorze ans, après avoir lu « le club des cinq », Jules Verne et consort, je me faisais des histoires, et les expérimentais parfois au bord de la Loire…

Aujourd’hui je constate que j’ai dû attendre la retraite pour pouvoir enfin travailler sérieusement !

Scolarité zéro

Zéro de conduite et d’orthographe à l’école, absences nombreuses pour rester tranquille à la maison, toute ma scolarité a été une longue période dissuasive quant à l’écriture. Mes dissertations étaient toutes hors sujet, car je pensais bêtement qu’écrire c’était d’abord pour s’exprimer. Et pourtant, à quatorze ans j’écrivais en cachette, par honte de mon niveau zéro et par peur de me ridiculiser devant mon père, mon premier roman sur un cahier de cent pages. Une longue histoire d’amour qui a disparu lors d’un autodafé à l’âge de vingt ans. Toujours la honte. Aujourd’hui j’ai presque honte d’avoir eu si peur du regard des autres. J’ai exécré l’école, les enseignants, mon père. J’ai exécré le « Français », et pourtant je n’ai pas démordu de ma passion paradoxale de raconter, de réfléchir, de m’exprimer, d’écrire. Ce fut donc un long parcours du combattant, en premier lieu contre moi-même. Je voulais apprendre à écrire, mais tout seul, à l’abri des regards. J’ai découvert l’esprit des cavernes, de la pensée intérieure, j’ai découvert l’introspection, puis l’exploration intime de l’être. Mes copains et copines venaient chez moi… pour se confier. Je devais avoir l’image d’un sage, et je ne savais rien de la vie que celle qui se tait. Et c’est bien ce qu’ils venaient chercher.

A l’école d’architecture de Lyon, j’ai découvert des philosophes dont je n’avais jamais entendu parler, comme Gaston Bachelard. Son écriture magnifique et sa pensée de traverse m’ont ouvert un vaste monde dans lequel je nage encore aujourd’hui avec un grand bonheur et des exigences colossales. Dans « l’expérience intime de la mélancolie », j’ai passé le maître, j’ai poussé le bouchon très loin, au risque de m’isoler un peu plus. Que m’importe. Aujourd’hui il est temps de parachever mon exploration, de tenter de faire coïncider le mot FIN avec la fin.

Tout cela pour dire qu’il n’y a pas de voie royale, qu’il n’y a pas non plus de parcours inutile. Je dirais même qu’il vaut mieux y aller aveuglément que de trop réfléchir à une hypothétique vocation. Il y a des choses auxquelles il faut réfléchir, et il y a des choses qui se moquent de toute tergiversation.

Extraits d’un chantier

Au moment de l’écriture même d’une œuvre aussi complète qu’un roman, après la recherche documentaire et l’élaboration d’une trajectoire probable, et avant toute relecture, il s’agit de foncer tête baissée, sans jamais s’arrêter et surtout sans douter ne serait-ce qu’une seule seconde. Car si le doute survient, si la pose ouvre béante une errance de la trajectoire, l’œuvre est alors en danger, l’élan est menacé.

Le roman se comporte comme un corps vivant, psychiquement individualisé qui va s’élaborant au fur et à mesure qu’il grandit. Tout acte de travers, tout acte malveillant, tout délaissement momentané risque de lui être fatal, les tripes à l’air, et définitivement raté, avorté. Les gens ne s’imaginent pas combien de précautions faut-il prendre avant de se lancer dans la rédaction. Prévoir les impondérables domestiques, s’enfermer pendant des jours, en évitant de froisser les amis qui peuvent être profondément heurtés par cet isolement. Prévoir un approvisionnement pour pouvoir tenir en autarcie durant des semaines. L’idéal serait d’habiter un château loin de tout, avec des volets hermétiques et insonorisés, une femme de chambre, un cuisinier et un videur à la porte. Mais on sait bien que la réalité n’est pas aussi simple. Les conditions pour écrire non plus. La vérité, c’est que j’ai commencé à vraiment écrire au moment de ma vie le plus mouvementé, le plus affreux et le plus encombrant, avec une femme et deux enfants, des dettes et un moral à zéro. J’ai donc appris d’abord le travail en miettes, à utiliser les micro instants pour noter en hâte quelque chose, accumuler des bouts de papiers, ranger vaille que vaille tout ça dans l’ordinateur. Car c’est cela, la réalité d’écrire. Les stratagèmes sont nombreux pour qui est vraiment saisi par le besoin d’écrire. Il faut calculer les instants, anticiper, aménager des bassins de rétentions de mémoire, préparer des appâts, planter des repères, des jalons, des signes, apprendre à faire semblant de vivre, s’entraîner à penser à deux choses à la fois, si ce n’est pas plus. A un moment je prenais plus de notes pour ce que j’avais à faire comme tâches domestiques que pour saisir au vol mes idées. Le monde à l’envers. Je suis hors du monde, ai-je écrit un jour. Ce n’est pas une formule. C’est ma vérité. Prévoir des passerelles pour passer de l’un à l’autre sans endommager l’artiste, ni la famille.

(Extrait d’un ouvrage à venir)