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La chronique

La chronique telle que je la pratique, ou le journalisme libre, est un art à part qui se nourrit de l’abondance d’une soirée. Pour qui veut bien le voir, un événement est une manne d’inspiration. Tout se joue dans le regard et les liens qu’on peut faire avec tout ce qui ne se voit pas, avec tout ce qui se passe à l’extérieur de l’événement. Le plus souvent, je n’attends pas que mes souvenirs de soirée refroidissent. J’essaie le plus possible de conserver l’ambiance dans ma tête. Je m’y mets donc tôt le matin, du moins dès que j’arrive à émerger de mon sommeil. L’intérêt que je trouve dans la chronique, c’est que je peux donner libre cours à mes penchants d’humoriste les plus débridés. Tout est permis, y compris d’écorcher quelques personnalités. Et lorsque je n’ai pas eu le plaisir escompté, je ne me gêne pas. Ça fait grincer des dents et ça réjouit bon nombres qui ne peuvent pas penser tout bas ce que je vais dire tout haut. On me « paie » pour ça, pour faire du croustillant, de l’éclat, du scandale, toute proportion savamment et prudemment mesurée. Le texte étant court, je peux y aller de mon humeur, des jeux de mots, des néologismes les plus audacieux. Le tout c’est de libérer une tension, de digérer littéralement l’événement.

Au cœur de la soirée, et je préfère de loin y être anonymement, ce qui n’est pas toujours le cas, je me délecte, je fouine, je cherche, je participe un peu, et surtout j’écoute à fond, respire l’ambiance comme on fume un pétard, je me rince l’œil, je cueille les émoticons des convives, leurs pantomimes, leur joie. Avec un bon orchestre, ou un bon chanteur, par exemple, la jouissance des auditeurs est palpable à un point qui frise l’orgie. Et je ne parle que des espaces relativement intimistes où je vais frotter mes basques. Jamais je n’irais à Bercy. Car la grande mascarade organisée, ça n’a rien de palpitant. Trop c’est trop, et on retombe dans la ola des gros balourds, la folie collective d’une foule en délire. Toujours exactement identique à elle-même, pas de finesse, pas d’émotion particulière, que de la caricature. C’est la transe humaine dans son côté affligeant, et même angoissant. On peut copier coller une chronique de ce type tout le long de l’année jusqu’à l’ennui. Un match – mais je n’y pense même pas – me vide. Une petite soirée me nourrit. Alors qu’avec un petit groupe de cinquante à cent personnes, c’est le bonheur à l’envi. Il se passe des tas de petites choses, le sens de la soirée est chaque fois particulier. Une couleur, une sympathie.

La loi du chapitre

Historiquement, ce serait intéressant de voir comment et pourquoi le chapitre comme élément structurant du récit est apparu.

Le découpage du roman en chapitres a plusieurs utilités. Pour le lecteur, il permet de se repérer, pour l’auteur, la chaîne des chapitres correspond à la trajectoire du récit. Chaque chapitre inaugure un événement romanesque. Il doit donc contenir un sujet à part. Une amie me dit qu’elle écrit chacun de ses chapitres comme une nouvelle, avec un début et une chute. C’est un peu ça. Ça ressemble à une série d’épisodes liés toutefois à la dynamique du volume tout entier. Le volume étant un peu comme un méta chapitre, avec sa méat trajectoire. Chaque chapitre en est un peu l’image réduite. L’ensemble constitue une sorte de rythmique qu’il faut maîtriser. Ainsi chacun des chapitres a sa place ordonnée dans l’ensemble, avec sa particularité propre, sa couleur propre. On ne peut enlever un chapitre sans casser la chaîne dynamique du récit. Alors que parfois on se demande bien pourquoi tel ou tel chapitre, où il ne se passe pratiquement rien. Mais si on le remplaçait par une ou deux lignes, il est évident que l’effet dynamique auquel il est attribué serait détruit.

Il y a un phénomène dont je voudrais parler. Chaque fois je me heurte à un chapitre très particulier qui contient presque tous les éléments nécessaires à l’intelligence du récit, mais qui n’offre rien en matière de curiosité ou d’appétence romanesque. Il se présente comme un concentré indigeste que je dois pourtant rendre vivant. Ce chapitre a plusieurs fonctions. Comme je l’ai dit, il contient des éléments nécessaires à l’intrigue, mais il a aussi pour fonction celle de la mise en place d’une ambiance, d’une durée nécessaire dans le tempo du récit. C’est cette durée qu’il me faut remplir sans ennuyer le lecteur, alors qu’il ne se passe rien de passionnant. Je crois que mon premier roman, Remous à la rivière a essuyé les plâtres par rapport à cette difficulté. Cet obstacle m’a amené à réfléchir. Pourquoi un chapitre en particulier ? N’est-ce pas là que se concentrent, comme dans le melting-pot en mer, les erreurs d’un scénario mal ficelé ? Comment faire ? Deux options :

La première serait de revoir le scénario et de redistribuer les éléments là où ils devraient apparaître. C’est assez facile. Mais cela ne résout pas la fonction temporelle préparatoire à une scène.

La deuxième est un défi : transfigurer ce passage obligatoire en gourmandise, sans rien laisser paraître de l’artifice. C’est là que mon imagination est mise à l’épreuve du Patron Scénario qui veille au grain. En effet, si je lâche la bride à l’imagination, c’est le délire en quelques phrases, et tout part en vrille. Et si ce n’était que l’imagination. Car le style est lui aussi mis à l’épreuve, bridé lui aussi, au moment où le scénario lui demande de le sauver de sa faiblesse. Un sacré exercice d’écriture, croyez-moi. Dans Trépanation en haute montagne, je m’en suis bien sorti. Je défie quiconque de deviner lequel des chapitres m’a donné du fil à tordre. Pour le roman suivant, la difficulté s’accroît dans la mesure où d’ores et déjà je suis dans un contexte où l’ennui est roi. Il s’agit en quelque sorte de traiter de l’ennui sans ennuyer le lecteur. Alors un chapitre comme ce que je viens de décrire, ça devient une gageure. Toujours est-il que ce travail obscur est passionnant. C’est une question de stratégie. Non pas seulement de stratégie romanesque, mais aussi de stratégie sur soi-même, de self contrôle, de maîtrise et de finesse.

Si je raconte tout ça, ce n’est pas seulement pour enrichir le lecteur. C’est aussi pour réfléchir moi-même. Je sais depuis bien longtemps que je réfléchis en écrivant. Des amis m’ont déjà dit que je parlais comme dans les livres ! Même en parlant, j’écris. Encore un autre sujet à réflexion… Evidemment, si je dis cela, c’est que j’ai déjà planché là-dessus. Je prépare parallèlement un essai pas piqué des vers, très complexe et très subtile. J’espère avoir le temps de l’achever. Et je pèse mes mots, ça va de soi.

Romance

La romance. Le déroulement du récit. Les premiers récits de voyage étaient, dit-on, les portulans. Qu’en sait-on ? Il y a eu Ulysse. Il y a eu les chansons de geste. Il y a eu Cervantès. Tous ces récits ont un point commun. Toute épopée n’est rien sans une Origine. J’entends par Origine, non pas l’origine de l’histoire, mais l’Origine dans laquelle baigne l’histoire du monde, adhérant de la sorte à Pascal Quignard, qui lui-même fait écho à Gaston Bachelard et d’autres encore.

L’épopée américaine s’est bâtie sur l’extraordinaire paysage des Amériques, sur la présence originelle des Indiens. Aucune épopée russe ne peut éviter les immenses plaines de Sibérie et les hivers glacés. Toute la Chine et tout le Japon sont fondés sur une poétique de la nature. Toute histoire qui n’est pas imprégnée d’une origine, qu’elle soit invisible ou matérielle, est une histoire morte.

Toute ma démarche romanesque part de ce principe que j’ai appris chez Gaston Bachelard : flairer une poétique des éléments, chercher l’essence métaphysique d’un bouquet particulier qui m’est offert. C’est une question d’intuition, de digestion, de fermentation. Bref, une question de rêverie.

Comment j’écris mes romans.

En fait, j’ai commencé à écrire ces romans comme pour faire mes gammes. Un exercice d’écriture. Une façon de m’offrir une récréation au sein de mon travail de fond. J’ai longtemps écrit des nouvelles, genre dans lequel je suis assez à l’aise, et qui m’a valu quelques prix. Mais le corps de l’écriture large m’interpellait dans sa difficulté et sa richesse. Le travail essentiellement philosophique des essais me semblait amputé d’une part importante de l’expression. Il y manquait la part créative, la part de surprise que procure la longue écriture, le récit, le voyage vers le large. Ou vers le fond des choses, comme on veut.

Mais revenons à l’exercice du roman. J’ai commencé à explorer ce genre depuis peu, à part le premier. Je pratique cette exploration exactement comme je l’ai fait avec la création plastique. Je pars donc sur un paysage, sans idée préconçue, sans idée de scénario, sans rien à vouloir démontrer, seulement histoire d’explorer, d’ouvrir un monde. Le paysage, c’est en quelque sorte mon premier personnage, à la façon de l’expressionnisme allemand des années trente. De ce paysage, j’en tire toute une gamme d’images premières.

M’imprégnant de ces émotions premières, il me vient des personnages, des âmes, profondément liés au paysage, au milieu tellurique dans lequel ils baignent. De là naissent des histoires, des comportements, des façons de vivre, et une orientation qualitative de l’intrigue. Le mystère de la perception sur les bords de la rivière, le secret d’histoire en montagne, la décadence et la corruption en plaine… En mer je pense que ce sera la rupture, l’attente et l’oubli, proche de l’écartèlement de la mélancolie.

La montagne, avec sa pesanteur, sa masse, sa rudesse, sa raréfaction de l’air, ses contrastes, la marche qui monte et qui descend. A la rivière, le changement, l’illusion. En plaine, ce sera l’infinitude, l’horizon, l’ennui, le désorienté. En mer viendront sans doute la fascination, la frontière et le choc du retour.

Il me faut environ six mois pour opérer cette imprégnation, cette lente fermentation quotidienne, et nocturne. Durant ce laps de temps qui ressemble à des vacances, je me documente, je prends des notes, écris des scènes qui me viennent comme des éléments majeurs et qui font des îlots pour ne pas me perdre dans cet océan de possibles. Ensuite, il y a un moment, je ne sais comment il vient, où je sais que je suis prêt à écrire. En trois semaines j’écris tout le roman du début à la fin. Mais ce moment n’est pas si facile à repérer. Nombre de fois je me suis lancé à corps perdu dans ce que je croyais le commencement, et j’ai écrit toute une nuit, des heures durant, avant de réaliser le matin que ce n’était pas encore le bon moment. Alors je n’ai plus qu’à faire le geste si difficile, celui de tout balancer à la corbeille. Pour s’engager dans ce marathon, il faut absolument avoir le ton juste et le souffle long. Je sens distinctement la pression qui s’exerce dans ma tête. De jour en jour, je sens venir le moment. C’est là qu’il ne faut surtout pas se précipiter. Je ne peux pas décider consciemment du bon moment. Il vient, alors que je ne sais pas que le jour est arrivé. Je m’en rends compte lorsque seulement plusieurs jours après je suis encore en train d’écrire, comme un fou. Cette expérience a valu quelques réflexions livrées çà et là dans mes romans sur le « Commencement » et sur la question « Comment être au bon endroit au bon moment ».

Puis vient ensuite la phase de recul, où je laisse refroidir la marmite pendant deux ou trois semaines. Alors je reviens sur tout ça, complète, enlève, corrige, reviens, et je nage comme un bien heureux dans la matière de l’écrit. Lissage, améliorations rythmiques, détails mis en valeur, redressement des fougues, fignolage des fugues, modelage du dynamisme, réglage de l’intrigue, vérification des cohérences. Regard de loin, de près, comme pour un tableau. Pour moi qui n’ai qu’une mémoire médiocre, je suis étonné de connaître par cœur mon volume. Indispensable pour envisager le tout dans son ensemble. Le voir d’un seul coup d’œil, comme un visage.

Le scénario

Lorsque j’ai emmagasiné suffisamment d’idées de scènes, le scénario se dessine alors, petit à petit jusqu’à devenir mon premier souci. Car il grossit, se tord comme une couleuvre, propose des nouvelles directions, fait des protubérances parfois difficiles à maîtriser. Bientôt il prend toute mon attention. Je compte sur lui pour ne pas m’égarer. Surtout en ce qui concerne l’intrigue, cette sorte de colonne nerveuse qui dicte au final tout le reste, et néanmoins nourrie de la matière préalable. Et cette matière ne doit pas être dévoyée, dénaturée. Sans cesse je lui apporte des modifications, des détails techniques qui doivent être soumis à tous les autres avant d’être avalisés. C’est un travail passionnant, mais assez pénible, qui me prend la tête. Et lorsque je me décide à m’aventurer dans la rédaction proprement dite, le voilà qui m’oppose de nouvelles exigences, refuse mes innovations spontanées. Les choix sont très durs à faire, parfois.

Mais il y a plus surprenant :

Dissociation entre le récit et le scénario.

Je suis en train de relever un phénomène qui m’échappe un peu. Il s’agit de la dissociation apparente entre le scénario et le récit tel que je l’écris. Voyons de plus près. Pendant l’élaboration, vers la fin de la gestation, il se dessine petit à petit un scénario. Autrement dit, il se construit une sorte de chemin dynamique, grâce à une évaluation de mes personnages, et des événements que j’envisage. Il se dessine donc une « histoire », un squelette de récit. Ce scénario s’impose comme un cadre dans lequel j’ai décidé a priori de faire évoluer les choses. Ce cadre, qui me rassure, qui me guide vers ce à quoi je pense vouloir aboutir, devient vite un plan sur lequel je peux m’appuyer confortablement. Il est donc plus qu’une intention, il est un balisage de trajectoire.

Mais lorsque je me mets à la rédaction, l’écriture romanesque, qui est un cheval facétieux et plein d’imagination, et tend à dévier de ma course, par des micro événements, des propos qui sortent spontanément de la bouche de mes personnage, et qui proposent à chaque instant des directions nouvelles. Mon scénario est donc en danger. Il va de soi que celui-ci subit des modifications, ou plus exactement des précisions, tout au long du travail de rédaction. Pour autant, il persiste à tendre vers ce quoi j’ai défini comme étant une « issue » finale.

C’est comme si le scénario était devenu indépendant de l’aventure de l’écrit, une sorte de destin scellé d’avance, et qui devrait me gêner, moi qui n’aime que la liberté d’écrire. C’est comme si le scénario se situait au-dessus de l’œuvre, plus puissant que l’œuvre. Le scénario comme étant le siège du démiurge. Comme on dirait le fauteuil du metteur en scène au cinéma.

Et pourtant, ce rail ne me dérange pas. Cela semble contradictoire. Mais si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que l’élaboration de ce scénario se fonde lui-même à partir des îlots de scènes que je décris dans « romance ». Il est l’émanation d’un halo de visions qui s’agglutinent. Et apparemment, ces îlots sont si pertinents, si cohérents entre eux, que leur enveloppe se consolide, un peu comme l’exosquelette des insectes. A l’intérieur, les choses oscillent, vivent, bouillonnent à loisir, et ne se révoltent pas contre ce qu’elles ont construit elles-mêmes. On pourrait dire que la construction texte / scénario est l’œuvre d’un parfait processus démocratique. En écrivant et découvrant des choses inattendues, faisant des innovations, prenant des initiatives, il semblerait que cela n’entache pas le scénario, comme s’il avait prévu tous ces débordements, comme s’il transcendait le récit. C’est bien la définition du démiurge.

Le scénario est une sorte de loi cadre de l’intrigue. Et il doit rester dans ses fonctions sans en déborder. Le reste, c’est affaire de littérature. Pour la Plaine, j’essaie de nettoyer le scénario, le rendre le plus vide possible, à part quelques bribes de phrases que j’ai envie de placer. L’écriture est plus difficile, semée de doutes à chaque paragraphe. Je crois que j’entre enfin vraiment dans l’écriture proprement dite. Toutes fenêtres ouvertes, à l’instar des fenêtres du château dont les carreaux sont cassés. C’est venu comme ça, sans calcul. Il est clair que cela correspond à l’inspiration que m’offre cette liberté nouvelle. L’inconscient établit des liens secrets entre le créateur et sa création.