L’eau

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La source pour origine

Pour retrouver la forme de l’eau, j’aurai pu « copier » n’importe quelle forme avec la peau de l’eau, puisque, a priori, l’eau n’a pas de forme propre. Par contre, si je prends l’empreinte d’un arbre ou d’une pierre de la rivière – qui tous deux ont connu et vécu avec l’eau, son énergie, sa puissance – alors c’est cette énergie, cette puissance de l’eau qui jaillira dans la forme. L’image psychique de l’eau, ce n’est pas l’eau elle-même qui me la donne, c’est sa vie avec la terre. Comme le dit Bachelard : « dans sa profondeur, l’être humain a le destin de l’eau qui coule. L’eau est vraiment l’élément transitoire. Il est la métamorphose ontologique essentielle entre le feu et la terre ».

C’est en prenant l’empreinte d’un vieux tronc d’arbre torturé par les vents secs du midi que j’ai commencé à comprendre. Cette sculpture que j’ai appelée « la source », a été le début d’un long travail. Thermo-modeler un plastique sur un tronc n’a aucun intérêt en soi. C’est en retirant le tronc, donc en l’absence de l’arbre, que la forme de l’eau apparaît pleinement. Et ce jaillissement de l’eau n’a d’égale force que la sève qui donna, longuement, à l’arbre sa nervuration et sa solidité. La source raconte l’histoire d’un arbre, du vent, et de luttes contre la sécheresse.

Observer la consistance d’un arbre ne permet pas de comprendre sa forme. Penser sa substance nous amène à considérer l’étroite coopération entre l’eau et les fibres, à imaginer l’eau poussant vers le haut par l’effet de son énergie capillaire, et les fibres s’organiser autour de l’eau pour l’aider à monter encore et encore. Comme le corail, comme la stalagmite de lave au fond de l’océan. La croissance, c’est cette étroite osmose entre la terre et l’eau. Dès lors, il devient évident que la forme de l’arbre procède autant de l’esprit bâtisseur de la fibre que de l’ascension métaphysique de l’eau vers le ciel. Les mouvements, les gonflements, les contractions de la forme sont, véritablement, la trace des mouvements, des poussées, des retraits incessants de l’eau dans sa tentative pour monter à l’aide de son souple tuteur. Ces mouvements et cette pulsion vont jusqu’à la création géométrique de la feuille, ultime effort de ce couple pour atteindre la lumière. D’une certaine façon, on peut dire que l’eau a utilisé la fibre pour accomplir son destin de phénix : monter vers la lumière pour y être sublimée en nuage. Tandis que la fibre a utilisé l’eau comme le sang nécessaire à sa croissance terrestre – rêverie de la volonté, dixit Bachelard.

Dès lors que nous acceptons d’imaginer les formes, (avant même de les percevoir, ajouterait Bachelard), nous rencontrons des images métaphysiques hautement créatrices.

Récif

Je reviens à l’arbre dont je n’ai pas fini l’exploration métaphysique.

En effet, quel mystère recèle cet arbre énorme, texte de sculpture dont les racines dispersées captent des filaments de l’eau souterraine, dont le tronc réunit en faisceau compact les veines multiples qui feront grimper l’eau jusqu’en haut, au bout des membranes des feuilles, et la disperseront dans l’air ?

Quelles forces étranges ont façonné ce tronc massif et robuste ? D’après les principes de transmutation qui avaient opéré jusqu’alors, je devais pouvoir faire apparaître la forme de l’eau qui y correspondait.

J’ai donc pris l’empreinte d’un tilleul bicentenaire, à la mesure de mon intuition. Voir Récif

Cela devint évident, dès que je retirai l’arbre.

A la convergence des forces correspond l’explosion de leur libération. Ici encore, l’absence de l’arbre et la peau de l’eau ont opéré la transmutation poétique. Et cette absence de l’arbre fait apparaître instantanément une autre absence, celle du récif qui a provoqué cette éclaboussure des vagues.

Cette sculpture, dans la mesure où elle est praticable, a fait apparaître une autre ambivalence de membrane, émotionnellement très forte. Alors que l’on caresse volontiers un tronc d’arbre afin de sentir sa puissance généreuse et rassurante, lorsque j’ai pénétré la première fois dans cette empreinte, à la place de l’arbre absent, j’ai ressenti une intense angoisse de constriction qui est allée jusqu’à la quasi panique. J’en suis ressorti aussitôt, comme éjecté par une force matérielle. Peut-être n’est-il pas prudent de vouloir se mettre en lieu et place de l’absent. A ce sujet, j’avais écrit, longtemps avant, un fragment sur un homme qui habitait l’intérieur d’une sculpture, comme dans le moule interne, qu’on appelle “noyau”, de cette sculpture (voir : Antiagora – Voyage en Habitat ). Cet habitant particulier est dans un vide parfait, car, en effet, il ne s’agit pas d’une empreinte, donc pas d’absence de l’autre. Cet espace extrudé de la sculpture creuse est creux, comme est creuse l’image vaniteuse de la sculpture (monument Culturel). L’habitant, isolé, peut donc la remplir de tout son être propre. Il est dans le vide cosmique. Il me vient également une image exactement semblable chez Victor Hugo, celle de l’enfant qui habite l’éléphant de plâtre qui trône sur la place publique. Quel meilleur endroit pour se cacher ? !.

L’absence de l’autre

Ainsi suffisait-il de regarder l’empreinte de la matière absente, pour voir apparaître la relation cachée entre deux éléments fondamentaux. La règle première étant de respecter l’absence – je dirais l’absence de l’autre -, comme si nous avions du mal à accepter les ambivalences de la membrane. L’image cachée, médiate, de l’eau n’apparaît que si nous ôtons l’image formelle, immédiate, de l’arbre. Voir expérience sur l’absence.

Puis, avec la membrane, une autre règle est apparue.

L’empreinte d’une strate rocheuse en bord de rivière, fissurée et érodée par les violences du courant, n’a révélé son secret que par inversion de la membrane obtenue, sa face négative (photo : même, côté négatif). L’ambivalence de la membrane n’est pas un vain effet de style et opère la transmutation. Ici, les vagues folles de la rivière sauvage. Ce qui est donné se montre tel, mais ne se voit pas forcément. Une fois enlevée la pierre, une fois le regard en lieu et place de la pierre, le mystère apparaît.

Autant les veines de l’arbre donnent la forme de l’eau directement, autant l’érosion, l’extrusion de la pierre ne donne sa forme de l’eau que si on l’inverse. Personnellement, je n’ai aucune théorie là-dessus, que des expériences poétiques.

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