La question du médium

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La question du médium, la membrane

En tant que sculpteur désireux de réaliser mon rêve métaphysique, c’est grâce à un médium particulier, assez méprisé aujourd’hui, que j’ai fait ma plus belle découverte. C’est la membrane de plastique transparent, qui se plie à (presque) toute volonté de formes. Lorsque j’ai eu à créer une libellule pour une exposition entomologique (voir Entomologie : Odonate), j’ai thermo-formé les ailes avec ce plastique. A la fois malléable et dynamique, la matière plastique thermoformée à la main est vivante, se laisse modeler, mais n’accepte pas, en tant que surface plissée, certaines limites de déformation. Ce qui correspond avec l’eau dont la surface, on le sait, contient une tension superficielle qui fait que l’eau qui s’échappe ne produit pas n’importe quelle forme. Bien au contraire. L’eau a une dynamique de surface, comme une dynamique de masse. C’est pourquoi j’ai appelé ce médium « la peau de l’eau ». Malgré notre culture rationaliste qui nous enseigne que l’eau n’a pas de forme, nous utilisons couramment des mots-images qui en expriment pourtant les formes multiples. Que ce soit la vague, l’écume, l’onde, le clapotis, la goutte, le remous, le miroir, etc. l’eau a ses images poétiques, et des plus puissantes qui soient. Voir aussi songes.

Il s’agissait pour moi de retrouver les liens entre les éléments air, terre, eau, feu, et de provoquer leur transmutation de l’un à l’autre. Ce médium m’a proposé l’eau comme élément premier. L’intérêt de l’eau, c’est qu’elle est visible et transparente.

Si j’utilise des matériaux artificiels pour faire mes sculptures, c’est parce que l’objet de ma recherche est justement la matière elle-même. Or, pour tout artiste qui utilise un médium, ce dernier a pour rôle de réaliser une distance nécessaire avec l’objet de l’œuvre.

Je veux retrouver dans la matière, ou plus exactement dans la représentation matérielle de sa substance, au sens métaphysique, la vie symbolique de la matière, non sa mort charnelle. Je ne cherche pas la beauté ni l’impressionnant, mais le sens de la matière, le sens qu’il a pour nous, la substance psychique que nous y projetons. Je travaille donc sur l’image poétique de la matière plus que sur sa réalité brute. Car je crois, comme Bachelard, que l’image poétique est plus profonde que l’aspect superficiel du réel.

Les arbres que j’ai utilisés pour faire le récif, la source, l’arbre cosmologique, ces arbres sont toujours vivants. Je peux retourner les voir pour produire d’autres sculptures. Même l’arbre mort dans un incendie est pour ainsi dire intact. Je l’ai pris tel quel, avec son histoire, comme modèle, non comme matière à sculpter. Tout comme l’artiste classique loue – ou imagine – un modèle vivant pour produire une œuvre sculptée, photographiée ou peinte dans une autre matière.

La tendance à utiliser la matière pour elle-même, c’est-à-dire utiliser la matière pour la représenter elle-même, est une attitude récente de l’art contemporain, à l’instar de la pornographie. Mais cette idée de retrouver la matière dans une dissection du vivant ne me convient pas dans ma recherche. Il y a explicitement l’idée du sacrifice comme une sorte de nécessité scientifique (d’ailleurs, ces derniers ont enfin découvert que l’étude distanciée du vivant était bien plus enrichissante que sa décomposition.). C’est l’exhibition de la matière torturée qui fait art. La vision d’un arbre écorché jusqu’au cœur est très impressionnante. Et pour cause : c’est un cadavre de torture. Et c’est d’ailleurs exactement ce qu’il m’a inspiré en le voyant. Je ne sais pas quelle fut l’intention de l’auteur. J’y vois une provocation de la conscience écologique, voire même une évocation de la barbarie humaine. Si telle fut l’intention de l’auteur, alors il a gagné.

Par contre j’admire assez les artistes qui utilisent la matière vivante pour aboutir à un nouveau rapport terre / homme. Ces jardiniers du vivant vont très loin dans l’expérience sensible. Je pense évidemment aux artistes paysagistes, au jardin zen, aux murs végétaux de Blanc, et à cet architecte dont je ne connais pas le nom, qui a littéralement planté sa maison dont les éléments vivants, arbres, plantes diverses, sont patiemment guidés dans leur progression de façon à produire un habitacle vivant et évoluant – expérience en cours d’évolution. Voir cet architecte en Suisse -.

Pour en revenir au médium, avec la fourrure j’ai peut-être fait un pas de plus. La fourrure synthétique contient en soi des éléments qui caractérisent la fourrure animale, et même beaucoup plus encore, tout en donnant la liberté d’en explorer tous les liens symboliques qui la relient aux fibres en général. La fourrure synthétique est déjà une “empreinte”, une copie de la structure naturelle. C’est un médium fantastique, je dirais même fantasmique qui permet d’explorer l’orientation, la nervosité, l’énergie, la vie même du substrat imaginé. Voir “cœur de palmier ” où la fourrure se fait fibre, où l’on comprend comment la fibre peut produire toutes les formes vivantes imaginables.

La membrane

Un mot sur la membrane. Si l’eau n’avait pas de tension de surface, cela voudrait dire que les molécules H2o ne s’associeraient pas, n’auraient aucune liaison entre elles. On peut imaginer que la conséquence en serait énorme. Rêvons un moment : on ne verrait vraisemblablement aux abords de l’eau qu’une sorte de brouillard extrêmement fin, comme l’azote liquide qui se vaporise dans son bocal. La forme libre de l’eau serait floue, et le moindre courant d’air arracherait des molécules d’eau en permanence. L’eau n’aurait pas de surface ! De même, l’eau ne mouillerait sans doute pas ! Autre conséquence redoutable : le phénomène de capillarité serait sans doute mis à mal. Toutes les plantes à tige, y compris les arbres ne pourraient pas pousser vers le haut ! Les organismes vivants, végétaux, ne « pousseraient » pas sur terre, mais hors sol. Enfin, l’air étant saturé d’eau, la végétation serait plus aérienne que terrestre, et sa nourriture sans doute différente. Le nuage est un bon exemple. Car si on lui prête des formes, vu de loin, sa « surface » est en réalité floue. Et il n’y vit que des organismes microscopiques. Le nuage est, par excellence, le rêve de l’eau.

C’est bien l’effet de tension superficielle à la surface de l’eau qui justifie la notion de membrane, en ce qui concerne l’eau. Et de l’eau, seule cette membrane peut être représentée, déformations optique comprise. Mon appellation de « peau de l’eau » s’avère parfaitement justifiée.

La membrane est un état de la forme préalable à la forme, et à la fois consubstantielle à son image.

Par exemple, imaginons le vent – mouvement de l’air. Quelle image possédons-nous pour nous représenter le vent ? La seule surface visible, représentable de l’air, ce sont les membranes qu’on lui oppose : voile, aile, parachute, etc. Autrement dit, l’image de ces voiles-membranes est nécessaire à l’imaginaire du vent. Elles sont préalables à l’image du vent, et à la fois impensables sans le vent. Voir Installation : vent.

Voir aussi d’autres propositions de songes.

Mais la membrane, ce n’est pas que cela. Ainsi une forme telle que celle-ci, – voir membrane – contient une ambivalence, ou une co-valence. Cette membrane est à la fois un volet de fenêtre et une feuille de papier. Mieux encore, car la nature est ainsi faite, toute ambivalence cache une autre ambivalence. Cette feuille de papier est tout aussi bien au recto une feuille de quotidien, avec ses nouvelles publiques, hâbleuses et vindicatives qu’au verso une lettre d’amour intime, timide et sincère. Tout message sur membrane est un palindrome, et peut même contenir une encre magique. En cela, la membrane a une épaisseur infinie. Lire aussi extrait de nouvelle.

Toute membrane est ambivalente. Nous dirions qu’elle a deux existences, deux êtres en soi. Elle est en soi une forme extérieure, mais aussi l’autre image d’une forme qu’on pourrait dire intérieur, voire antérieur. Par exemple, regardons un visage. Sa forme ne nous surprend pas beaucoup. Et pourtant, nous ressentons une sympathie ou une antipathie, une reconnaissance ou une étrangeté, en voyant ce visage. Son image est double, voire triple, ambiguë. Il y a toujours un masque derrière le masque.

C’est ce qui me fait dire que la membrane se trouve également dans le champ de la virtualité. Penser au nuage que l’on perçoit comme un volume, avec une « peau », une limite facile à représenter, et qui pourtant n’existe que dans notre bibliothèque mentale de référence des formes. (Voir texte « nuage » dans « Une villégiature pour Mélancolie »).

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