La fourrure

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La fourrure, un médium extraordinaire

La terre et la solitude de Van Gogh

Un projet ourdi par nos amies allemandes, à BONN, a débouché sur le thème du dépaysement, après une conversation par mail de tous les participants français invités. J’ai développé par ailleurs ce thème pour réfléchir à cette notion qui est apparue pas si évidente, passé les considérations sur les signes linguistiques du changement de civilisation et de langue. Puis, pour engager ce thème, j’ai choisi de me dépayser moi-même à l’aide d’un médium incongru en tant que matière à sculpter. C’est en réfléchissant à Van Gogh, sa solitude (qui est hors du dépaysement, voire au-delà). Comment rejoindre la solitude de Van Gogh, moi qui suis ni peintre, ni illuminé ? J’ai songé – encore un songe bachelardien – que je pouvais au moins rejoindre son pinceau. Autrement dit, le seul lien substantiel, qu’il m’était autorisé à appréhender, c’était la fibre, cet étrange aspect de la terre. Le saut entre le pinceau et la fourrure a été évident. Peindre avec mon pinceau contre le pinceau imaginaire de Van Gogh. Cela paraît un peu tordu, comme ça, mais je dois suivre l’intuition, surtout si elle est d’apparence inintelligible.

J’ignore la technique particulière de Van Gogh et ne me pose pas la question de savoir si je suis dans la vérité historique de l’artiste. J’essaie seulement de rejoindre un peintre à travers un pinceau rêvé. Chevelure contre chevelure. Vraies caresses matérialisées entre deux êtres distants. La matière même du pinceau dédoublé comme substance imaginante. Fusion matérielle par les fibres latentes mêlées aux fibres agissantes, les unes chargeant les autres de leur électricité créative.

J’ai donc pris une grande fourrure comme une sorte d’état originel du monde, la tignasse sauvage du peintre dans laquelle je plonge mes doigts confiants. Voir solitude de Van Gogh.

Cette démarche est expérimentale, dans la recherche de passages bachelardiens entre des matières imaginantes, une sorte de tentative de court-circuit élémentaire, une rythmanalyse matérialisée, et le résultat ne prétend à aucune considération particulière. Si j’ai choisi Van Gogh, c’est parce qu’à travers cette tentative, j’ai eu le sentiment profond que lui et moi avions une chose en commun : la solitude. Et cette solitude est à mon sens le pivot majeur de la question du dépaysement que nous nous sommes donné à traiter pour l’exposition au Kunstlerforum de Bon.

Loin de moi la prétention de rejoindre le secret de Van Gogh, son moi intime, sa psychologie, sa raison profonde, encore moins sa grandeur d’homme et de peintre. Simplement suivre l’infime lien substantiel que je pouvais tendre entre ce peintre et moi. Le fait est que je me suis trouvé à découvrir l’élément Terre dans sa plus complexe acceptation. La fourrure est à la fois terre, air et eau lorsqu’elle est enduite. La peinture, la colle, ont ici un rôle de fixateur, de modificateur des formes, des consistances et des tons, mais aussi de révélateur des tensions. La vraie matière est la fourrure, à la fois support fluide et fibreux pour les couleurs ainsi texturées, à la fois pâte à modeler à l’infini entre les doigts, et à la fois tissus vivant qui résiste, qui a ses veines, ses courants, ses caprices et ses soifs. Et du point de vue de la forme, la fourrure est à la fois membraneuse et volumineuse. C’est un vrai trésor de découverte poétique de la substance matérielle. Voir d’autres découvertes dans les songes.

Ainsi la fourrure a guidé mes pas vers Van Gogh qui travaillait par petites touches – j’allais dire par petites touffes -. La fibre choisie est synthétique, cette fibre est la plus proche des cheveux. Pas besoin de coller à cet humanisme à la mode du tout “naturel” pour explorer la psyché des matières. La fibre se coiffe aisément, se prête avec patience à mes gestes, mais répond de manières surprenantes au fluide de la peinture, tantôt lisse et disciplinée comme la chevelure d’une jeune fille, tantôt rebelle et aventureuse comme la crinière d’un fauve, selon que la peinture est trempée ou sèche. La fourrure accepte des sous-couches à la détrempe, qu’on peut recoiffer ensuite, mais elle fait carapace devant un enduit épais, et se met à onduler nerveusement sous l’élasticité de ses fibres sous-jacentes qui résistent comme des tendons, qui fait des vagues révélant les tensions cachées dans son épaisseur. On retrouve là toutes les qualités de la terre qui se laboure et fait des sillons, qui se craquelle, qui s’écoule comme les herbes des ruisseaux et qui devient élastique sous la pression des fluides. Penser aux champs de blé, penser aux paysages de Van Gogh, ondulés jusqu’à l’énervement, aux spirales de ses ciels. La fourrure, c’est l’âme de Van Gogh que j’aperçois, aimable à la folie. La solitude de Van Gogh réside dans cette malléabilité sans maître, sans limite, dans cette liberté, cette danse avec la substance caractérisée de la fourrure. Evidemment, l’animal est tout proche, caché dans cette complexité. Le fauve, comme le fut Van Gogh avant la lettre, devait tout naturellement me dire cela, me donner à travailler la fourrure. Caresser la terre, caresser l’herbe et s’y perdre.

Cœur de palmier : J’ai songé au palmier d’une amie, solitaire dans un jardin de solitaire. Cette plante est très visiblement une sculpture de fibres qui s’agglomèrent, s’échappent, poussent vers le ciel, font coque, écorce, font feuilles et cœur. Voir un palmier.

Ce qu’on peut faire avec la fourrure : arbre – fleurs – batik – clapotis – peinture rupestre – jardin zen –

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