Images métaphysiques

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images métaphysiques

Songes sur les éléments

Les observations sur les éléments nous invitent à pousser plus loin notre imaginaire en proposant des si.

La peau de l’eau, nous l’avons vu, n’est pas qu’une simple caractéristique anodine de l’eau, et lorsque nous imaginons le monde sans la peau de l’eau, sans cette tension de surface, tout change. En effet la surface d’un étang, ou d’une casserole pleine d’eau, serait floue, incertaine. Il n’y aurait pas de surface à proprement parler tant les molécules d’eau se mêleraient à celles de l’air. L’évaporation serait très certainement bien supérieure à celle que l’on connaît. De même pour les nuages. Il ne pourrait pas se former de gouttes de pluie, puisque celles-ci s’agglomèrent justement grâce à la tension superficielle de l’eau. L’air serait chargé d’humidité, mais il n’ y aurait pas un nuage dans le ciel. L’eau ne reviendrait à la terre que sous forme d’un condensat quasi invisible et pénétrerait le sol ou ruissellerait comme une fumée limpide sur la roche.

De la même manière, imaginons que le feu soit dépourvu de lumière. Qu’est-ce qui caractérise l’image poétique du feu ? Ce sont ses flammes dansant dans l’âtre ou brûlant furieusement une forêt, illuminant la nuit de ses couleurs infernales. C’est sa lumière. Imaginons que le feu perde cet attribut, on verrait alors des brindilles noircir et se recroqueviller, puis les feuilles et les branches faire de même aux alentours, et rapidement on verrait des arbres s’écailler sous l’effet d’une torture invisible, tandis que la marque sombre s’étendrait très vite sur toute la forêt, dévorant tout, métamorphosant tout en cendre, et des nuages de fumée monteraient dans le ciel sans que nous puissions comprendre ce qui se passe. Quelqu’un qui ne serait pas averti du phénomène par les signes connus de l’incendie se ferait prendre dans cette ombre soudaine et deviendrait cendre à son tour.

Un tel incendie serait non seulement effrayant, mais aussi inquiétant, car on n’en verrait pas la cause. Nous n’aurions pas l’« image » de la cause de ce ravage. L’ennemi invisible est plus dangereux que celui qui se montre.

Par sa lumière le feu nous avertit de sa puissance destructrice comme la grenouille d’Amazonie nous avertit de son venin mortel par sa couleur orange vif.

Il y a dans ce songe une frustration d’image. Imaginons un âtre qui brûlerait des bûches pour lui, rien que pour lui, sans nous offrir le doux spectacle du feu de cheminée. cette cheminée-là, nous ne l’alimenterions jamais, elle serait délaissée dans le coin du salon, sombre et froide. Nous exigeons du radiateur qu’il soit automatique, qu’il remplisse sa fonction de chauffer, rien que de chauffer. Quand, un soir d’hiver, nous collons nos fesses sur le radiateur nous oublions le sacrifice que nous avons fait en l’achetant, celui de se priver du feu et de sa lumière.

Quand je vois un tronc calciné, je sais qu’il a connu le feu, que celui-ci a accompli la métamorphose. La lumière du feu est absente, il en reste la marque indéniable de son passage, le stigmate, la signature de l’événement. Retrouver la lumière du feu qui consuma cet arbre, c’est certes remonter le temps, mais c’est surtout retrouver l’instant du phénix se sublimant dans le feu. L’image du tronc calciné invoque de lui-même cet instant passé, cette image archétypale du feu. Ce qui nous importe, c’est de contempler le feu qui crépita autour de lui, mordant sa chair de ses assauts.

A ce songe il faut, hélas, ajouter que tel feu obscur existe. Qu’il soit pollution d’acides ou contamination radioactive, ce feu sournois est le nôtre. C’est nous qui l’avons inventé…

Et l’air ? Cet air invisible constamment en mouvement autour de nous. Et si l’air était immobile, inerte, ses atomes géométrisés comme la silice dans le cristal ? Quel effort pour respirer, quelle suffocation de tous les instants ! Il faudrait pousser l’air devant soi pour expirer, et ramasser ensuite des poignées d’air autour de nous afin de les avaler laborieusement. Il faudrait éviter de rencontrer des poches immobiles de gaz carbonique mortel. Aérer la maison serait un travail long avec des ventilateurs bizarres faits de tubes et de vis sans fin, que sais-je… Marcher serait un travail lent et compliqué, fendant les rideaux de molécules paresseuses pour les écarter de notre passage et les refermer derrière nous. Nous vivrions dans notre espace aérien comme des taupes, essuyant perpétuellement nos yeux des poussières d’air, le tout dans la torpeur d’un étrange silence. Evidemment il n’y aurait pas de vent, pas de voiliers ni d’oiseaux, pas de vagues sur la mer, pas de pollinisation ni d’abeilles. Tout serait figé dans la mollesse et stérile faute de mouvement.

Certains malades vivent une expérience très concrète de ce songe.

Dans ma démarche j’avais constaté sans trop comprendre qu’il est difficile, voire impossible de représenter poétiquement un élément isolé. L’image du vent en est une preuve, ce vent impalpable et pourtant puissant n’a d’image que si nous lui opposons une membrane solide, voile, feuillage, dont le mouvement atteste la présence et la force du vent dans leur relation dynamique.

Et si la terre n’était pas étroitement mêlée d’air et d’humidité ? Nous vivrions sur une planète roc. Un roc étanche, dur et luisant, impénétrable, indestructible. Aucune culture ne serait possible, aucun végétal ne pourrait prendre racine pour y puiser son aliment, son eau, ses oligo-éléments. Le paysage désolé ne serait qu’un vaste rocher compact et inaltérable. Si quelques organismes végétaux tentaient de vivre un tel endroit, ce serait des plantes sans racines, roulées sans cesse par les vents, comme ces ballots de paille sauvage dans les déserts. Ces végétaux seraient du coup les organismes les plus mobiles du monde rampant. Les oiseaux eux-mêmes n’oseraient approcher du sol, n’ayant rien à y trouver que la désolation et passeraient leur temps à attraper des graines volantes au ras des horizons.

Les hommes, eux…

Lorsque j’ai appréhendé la fourrure comme image de la terre, c’est-à-dire la terre poreuse, fibreuse, mêlée d’air et d’eau (lire fourrure), j’ai trouvé l’image sans doute la plus forte, la plus vraie de la terre. Explorer l’élément terre depuis cette image nous amène à des constatations qui ne cessent de nous étonner. En effet, tout est fibre, tout est entrelacement de fibres, depuis la fourrure du fauve, l’herbe et les racines, la fibre des arbres (voir palmier), les multiples ramifications des organes de notre corps, les neurones, les cheveux, la plume et le pinceau, le balai, et même les flux de l’air et de l’eau, avec leurs remous, leurs tourbillons, même encore les rayonnements photoniques de la lumière, le déplacement des lasers dans les fibres de verre. Tout notre esprit est fait de fibre, de ficelle, de tiges, d’écheveaux, de fil d’Ariane, mais aussi de logiques linéaires se croisant, faisant rhizomes, se mélangeant, se brisant, réservant toujours entre elles des espaces inconnus dans cette danse effrénée, des espaces inconnus où fluctue notre liberté d’imaginaire.

De ces songes je tire mes expériences les plus profondes de la Mélancolie. Car celle-ci a à voir avec les éléments, dans leur beauté génératrice de vie, jusqu’aux limites sublimes de la désolation et de la fin.

Cristaux

On peut encore imaginer qu’un jour on fabriquera des cristaux gazeux, ou un plasma à structure cristalline, comme vous voudrez. Pourquoi ? Uniquement parce que cette image nous plaît, vient à nous et nous plaît. Et notre imagination n’est rien d’autre que l’imaginaire de la matière. Comme l’oiseau fait son nid instinctivement, guidé par une volonté qui fait de lui un oiseau fabricant son nid.

La gravitation

La démarche bachelardienne nous a permis d’imaginer ce que serait notre monde si l’un des éléments, terre, eau, air, feu, venait à manquer. Cette poésie fiction permet de mieux évaluer la puissance de ces éléments sur notre vie psychique. Maintenant, rien ne nous interdit de penser au deuxième degré l’absence de l’effet que produit l’absence de l’un d’eux.

Par exemple si la masse d’un corps se voyait privé de sa principale force. Il est alors question de gravitation.

Si l’on pouvait inventer un système, ou un élément antigravitationnel, quelles seraient les conséquences sur notre vie ? Nous avons plusieurs façons de voir les choses. D’un point de vue poétique, d’un point de vue artistique, d’un point de vue scientifique et pratique. Pour ce dernier, cela s’appelle la science-fiction.

Nombre d’inventions de l’homme ont amené ce dernier à faire de la science-fiction, c’est-à-dire à imaginer ce qu’il pouvait tirer de leurs découvertes. C’est la spéculation imaginative.

Pour ce qui est de la gravitation, il semble assez évident qu’une œuvre artistique ne puisse expérimenter son absence, sauf à user d’artifices compliqués et imparfaits quant aux effets prévisibles. A part la possibilité toute récente de créer une telle œuvre dans l’espace orbital, aucun autre moyen autre que la spéculation imaginative ne nous permet de produire une œuvre basée sur la non gravitation.

Déjà les mots nous sont traîtres, terriblement associés à notre condition de vie. Puisque l’idée de se baser sur quelque chose est déjà entièrement issue de notre expérience de la gravité. De même et d’évidence, la lourdeur, la légèreté, etc.

La gravitation pèse un tel poids sur la vie psychique qu’il n’est pas étonnant que le rêve de s’en affranchir a été si prolixe, à commencer par le rêve d’Icare, ou plus simplement l’invention poétique des dieux navigant dans le ciel. Alors, pourquoi la gravitation n’a-t-elle pas été élue parmi les éléments fondamentaux de la métaphysique des éléments ? Plus exactement, comment la métaphysique antique a-t-elle pu savoir que la gravitation ne constituait pas un élément premier ? Il faut en revenir sur la pensée antique, intuitive, qui avait déjà du mal à conceptualiser la force d’inertie, expliquant pour elle un impetus qui était une force contenue dans l’objet lancé. Force et inertie n’étaient pas dissociées. Le concept isolé de la gravité n’est apparu que grâce à Newton. Sans parler de la notion de champ qui est un concept beaucoup plus récent encore. Au final, et là, pour être plus précis, il faudra parler de pesanteur et non de gravité, la notion expérimentée de la pesanteur était si étroitement liée à la vie que peut-être était-il impossible de la distinguer ? Alors qu’en même temps le rêve de vol devait être connu ? On peut même penser que le rêve a dû longtemps peser sur ce manque de concept. On peut dire par là-même qu’entre une notion, expérimentée comme la pesanteur et un concept, intellectualisé comme la gravité, il y a un pas à franchir particulièrement mystérieux. Dans le jeu de construction spéculatif qui va de métaphore en métaphore, de symbolisation en système, il manque peut-être un élément, un chaînon dans le processus d’élaboration du concept de gravité. A cela j’aurais peut-être une réponse.

La vie terrestre est plus que tout autre chose conditionnée par la gravité. Tout ce qui nous entoure ne vient en vie que par l’effet de la gravité. Non pas que la vie ne puisse être dans d’autres conditions. Puisque les scientifiques ont pu spéculer sur différentes formes de vie dans des espaces de gravité différente, voire nulle. Mais toute notre raison, toute notre imagination, toute notre métaphysique, est fondée sur cette omni présence de la pesanteur. Autrement dit, L’horizon de notre conscience même est celui de la pesanteur. La gravité comme horizon a véritablement fondé notre capacité cognitive, notre système neuronal intrinsèque. Cela veut dire que le rêve de vol n’a été qu’une réaction vis-à-vis de la pesanteur, et non une image issue ex nihilo. Il suffit de voir le rêve d’Icare tomber à l’eau. Il suffit de voir le rêve nocturne de vol psychiquement incompatible avec l’éveil, et déterminant les principes duals de réel et d’irréel. Tout comme les éléments fondamentaux, la pesanteur est profondément, fondamentalement inhérent à notre condition de vie. Gaston Bachelard n’a pas manqué cette vision, en précisant même qu’il y avait deux modalités de vol. L’une technique, issue de la raison, comme les ailes d’Icare qui permettent de contrecarrer la pesanteur, et l’autre psychique qui est directement issue de la sensation d’apesanteur, comme par exemple dans le cas de celle rencontrée en immersion dans l’eau. Il faut donc bien revenir à la notion de pesanteur pour comprendre comment notre imagination a pu enfanter d’un concept aussi abstrait que celui de gravité.

L’expérience de l’apesanteur en immersion dans l’eau fait justement partie de notre expérience immédiate. Or, c’est seulement dans l’eau que la sensation d’apesanteur a pu émerger à notre conscience. Archimède le premier en a tiré de très bonne heure une loi célèbre. Cela veut dire que cette notion d’apesanteur est étroitement liée à l’eau, qui est un élément fondamental de notre existence « métapsychique », liée à la gestation dans le placenta de la mère. Comme nous le faisions remarquer dans les expériences artistiques métaphysiques, on ne peut pas envisager un élément isolé. Chacun des quatre éléments fondamentaux ne peut être étudié qu’en relation avec un des trois autres. Ici, la pesanteur propre à l’élément Terre, et son corollaire l’apesanteur, ne peut être envisagé sans l’expérience de l’immersion dans l’Eau. Ensuite, le rêve d’apesanteur dans l’élément Air est uns spéculation de notre imagination, qui s’appuie sur l’observation des oiseaux et non sur l’expérience directe.

Ainsi donc, et pour un grand nombre de cas, l’émergence d’un concept a été conditionnée par notre capacité à isoler un seul élément de l’expérience métaphysique. Cette conclusion est énorme. Et c’est elle qui a fait basculer la métaphysique dans l’opprobre de la gent scientifique.

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