Close to Nature

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Close to nature

Etrange chronique d’un workshop

par Jean-Pierre Treille

jeudi 20 juillet 2006

Je vais poser la sculpture-structure dans son espace, un champ arénique dirigé vers le nord.

Elle est composée de bâtons blancs et de bâtons rouges, tenus en l’air par la tension d’une savante géométrie.

Rouge de la passion, blanc de la sagesse.

La passion s’éveille. Mais elle vacille, manque de se rompre dans ses élans, de bifurquer, de se briser.

La sagesse la suit et la redresse. Elle soutient la passion pour son élévation.

Cette sculpture s’appelle « élévation »

Il manque à cette idéalité quelque chose qui la relie à la terre.

Je vais faire un homme, ou du moins ce qu’il reste de l’homme aujourd’hui.

L’homme est cloué au sol. C’est lui qui engendre la passion, car il est de la nature. C’est lui qui bâtit une sagesse, car il est de l’esprit.

Il regardera le ciel. Et, en suivant son regard, passant par la cime de son espérance – la cime de la structure – on verra l’étoile polaire.

C’est ma façon d’être « close to nature ».

Je ne suis pas dans le même état d’esprit que d’habitude. Le groupe dynamise autrement, et surtout sollicite.

Mireille Filatre parle de peindre des ciels, pour commencer, comme une sorte d’écriture. Nous pouvons imaginer un écho subtil entre nous, jeter nos bases, nos lignes mélodiques.

J’attends le soir pour poser ma sculpture. Trop chaud. Je vais la mettre dans le creux du champ. Le champ fait comme une main offrant, avec son pouce sur lequel Brigitte Kohl veut installer ses nénuflops.

C’est drôle, Carole est en train de faire des mains, justement, le creux ouvert en haut, exactement comme le champ. Elle veut mouler les mains de tous les artistes.

Je crois que je suis heureux.

Suis toujours heureux quand j’écris…

Agnès Poisson a apporté de jolies choses. C’est à la fois d’une grande abstraction, travaillé sur ses codes de compositions sonores, et à la fois ça fait penser à des papillons folâtres.

Intrigant et indien. C’est difficile de spatialiser la musique.

Brigitte Mouchel a accroché ses tableaux. Elle a pris le parti du seuil, ici des fenêtres. L’intérieur et l’extérieur mêlés dans l’ambiguïté. Je l’ai branchée sur mon essai sur le Vestibule. Elle veut mettre des titres. Je ne suis pas sûr que ce soit indispensable. Mais je connais son art consommé de trouver des titres très puissants. Pour le workshop, elle veut peindre la nuit. Je lui ai fait part de mon projet de ligne de mire vers l’étoile polaire.

Repas chez Carole. On est crevés.

Vendredi 21 juillet

Ce matin, suis venu de bonne heure pour remonter ma structure. Hier je l’avais montée de travers.

Kath, la cameraman est arrivée. Sympa. J’aime les gens qui rient.

Journée toujours aussi torride. Je ne m’éloigne plus du tuyau d’arrosage.

Mais il faut aider par-ci par-là. Et il y a des choses qui se mettent en place lentement. Brigitte Kohl est sérieusement handicapée, avec son genou.

J’ai commencé à plâtrer mon bonhomme. Silhouette informe, signe d’homme.

Lecture de « l’eau et les rêves » de Gaston Bachelard. Relecture, en fait, pour piocher des éléments que je risquerais d’oublier, ou de retrouver trop tard. J’ai noté : « l’eau mêlée de nuit est un remords ancien qui ne veut pas dormir ».

Soirée très sympa chez Jacques et Thérèse Marsauche. Très heureux de voir Thérèse en sacrée forme. Pas le temps de l’interroger là-dessus. Beaucoup discuté avec Mireille sur sa démarche du « passage ». J’essaie toujours de comprendre ses formations archéologiques, l’enfouissement de son texte, jusqu’à l’illisible. Je suis aux antipodes, moi qui m’évertue à me faire comprendre.

Samedi 22 juillet

Après midi, j’ai voulu poser quand même mon bonhomme. Agnès Poisson m’a aidé, avec sa boussole. Mais le nord n’était pas au BON ENDROIT !! J’ai triché. J’ai préféré la vraisemblance du paysage à la véracité cosmologique. Bachelard ne m’aurait pas donné tort. Ce qui compte c’est l’image poétique que l’on se fait du cosmos. On peut bien mettre l’étoile polaire où on veut. L’important, c’est que c’est Notre étoile…

Soirée vernissage. Belle ambiance chaleureuse. On sent que nous avons vraiment des amis, sensibles. Il y a eu aussi un petit parfum de Babylone…

Nuages hauts, atmosphère lourde. Pas, ou peu de vent. Puis soudain, avons aperçu un arc-en-ciel, à peine esquissé, dans le gris du plafond. Exclamations.

Une femme, je ne sais plus qui c’est (comme d’habitude) m’a fait une réflexion franche et tranchée, qui m’a bousculé dans mes principes, et dans mon attachement à une trajectoire de projet (sur la structure tendue). Elle a nettement préféré le bonhomme giacométien à la structure (que je trouve, moi aussi, trop raide). Merci à cette dame pour sa franchise qui vaut bien plus que toutes les critiques du monde.

Il n’empêche que je n’ai pas à jeter le bébé… Je dois travailler encore là-dessus. Mais elle m’a ramené à mon penchant naturel, organique. C’est très sain.

J’ai un peu bu. Plaisir d’avoir terminé l’installation. Fatigue, et douceur.

Pas de mémoire des échanges passionnants qui ont suivi, éteints sous les brumes de la joie d’être entre amis.

Mais je sais que ces choses remonteront. Je ne me fais plus de soucis par rapport à ça.

Dominique Tavernier nous joue ses morceaux suédois sur son étrange luth. Un cadeau pour moi, il le sait.

Thérèse, que je ne connaissais pour ainsi dire pas, et à qui j’ai écrit au feeling, par empathie pure. On a parlé. Elle est formidable. Jacques a de la chance…

Le frère de Thérèse, très bien, joue aussi, avec ses amis. Les répertoires se croisent sans accros. C’est la douceur même de la musique.

Je suis sorti voir la nuit. Baignade dans la nuit de la piscine, seul.

Nectar…

Les abeille dormaient.

J’ai envie de faire des haïku pour Mireille et pour Brigitte.

Dimanche 23 juillet

Beau matin calme. Le vent a forci un peu. Dès 9h, à Crest, la chaleur était étouffante. Ici, c’est plus aéré. David fait son workshop avec truelle. Moi aussi, j’aime bien la maçonnerie.

Ici le soir est un embaumement du paysage, au sens où les parfums les plus secrets s’éveillent, qui étaient retenus captifs dans les plantes par un soleil écrasant.

Hier, quelqu’un m’a dit « Cette structure émet et reçoit ». Mais je crois que cette phrase ne vient pas des profondeurs poétiques, seulement de la ressemblance à une antenne. Il faudra évacuer cette erreur dans le prochain modèle. Je ne veux pas qu’on se trompe sur mon intention. Il faut faire une passion plus folle, faire oublier la technique, quitte à conserver le straight des bâtons de sagesse. Ça s’approche de la figure du lierre. Et pourquoi pas ? Une ascension aérienne du lierre. Dominique tavernier a peint en bleu, dans le petit bosquet, les tiges d’un lierre effeuillé qui chatouille un petit chêne.

« La nature fait son œuvre », comme on dit. Ce que j’aime dans cette expression, c’est le possessif. Comme si la nature œuvrait sans se soucier de nous, les insignifiants. Ça me rassure. Nous autres, artistes insignifiants, avons bien ce devoir de l’honorer, cette nature, ce désespoir du peintre.

Mais même, « artiste insignifiant », ça trompe. Car la signifiance nous colle à la peau, comme la peur de la mort. Seul le poète est un artiste véritablement insignifiant. C’est bien pour ça que Bachelard est mon refuge, mon pan-thérapeute.

Nietzsche m’a donné des ailes, Bachelard m’a donné l’air !

Roland Barthes m’a donné des nageoires, Bachelard m’a donné l’eau !

Mon père m’a fourni des jambes et Bachelard la terre !

La bêtise humaine m’a glacé, Bachelard m’a proposé du feu !

Ce sont là des propos à fluctuations. Je n’aime pas les poncifs, les jugements définitifs, ni les adages, les proverbes, tout ce qui enferme le sens.

Annegret Heinl est en train de dresser des cadres dans le champ. C’est son besoin de cerner, par la forme. Pour œuvrer de cette manière fastidieuse, je suppose qu’il faut connaître des raccourcis secrets vers la Création. Je suis bien plus affaibli dans une piscine claire que dans un noir étang. Je ne sais pas où Annegret trouve sa nourriture.

Close to nature

Close to nature, ma vie
dans un champ de jonquilles

Close to nature, ma vie
au plafond dansant

Close to nature, ma vie lovée
au creux d’un arbre
silencieux

Close to nature, mon aube
et l’air transparent
Voir la vie, au loin

Close to nature, l’esprit des cavernes
à l’ouïe de ruisseau
aux lames de mica
Close to nature

Close to nature, imprécation
totalité muette
tremblant sous mes pieds

Close to nature, ma vie, dans la cerise
d’une plaie profonde
Close to nature

Close to nature, et moi si loin
si proche, si en-dedans
et refusé pourtant.
Close to nature

Close to royaume
gonfler à pleins poumons
le ciel où je suis enterré.
Close to nature

Close to rain
tremblement de joie
sous l’humus
de mes lèvres celées

Close to vice
quand les mères combattent
mélopée de titane
fuir, mais…
Closed into nature

Close to nature
toutes mes armes
gestes, pas,
les mots, et le regard
Close combat

Story de l’infimité
scories d’un rire de trop
I’m sorry…

lundi 24 juillet

Au café, petit tour de table sur le déroulement du workshop. Chacun a expliqué sa démarche, son positionnement par rapport à ce qui se passait autour d’eux, les échanges, etc. Ça commence « à prendre » bien.

Discussion entre Brigitte Kohl, Brigitte Mouchel, Agnès et moi, sur la particularité, d’après Brigitte K., du photographe et aussi du preneur de son. Captation d’une matière, d’une réalité crue, dont la trace va subsister jusqu’au bout du processus. Avant d’évoquer la matière, nous avons parlé du temps. Or cet aspect a été assez vite écarté, soit parce que cela paraissait évident, soit parce que c’est difficile à approfondir quand on est plusieurs. Pourtant je crois que c’est justement le temps qui fait question, et non pas la « réalité crue » dont la matière visible n’est, après tout, qu’une image pour tout le monde. Peut-être BK ressent-elle l’instantanéité comme une contrainte brute, à l’égal d’une matière, jusqu’à pouvoir en faire la confusion (c’est très possible, et c’est très intéressant). La séparation est bel et bien au niveau du temps. La durée, infime, de réalisation du photographe n’est pas la durée linéaire du preneur de son, non plus que la durée diluée du peintre ou l’écrivain, ou rythmée du sculpteur.

Je serais tenté de mettre tout le monde d’accord en montrant une image matérielle de la fractalité du temps (voir photo plante grasse).

Le temps à la fois révèle et masque la vérité de la création qui est d’abord psychique, qui fait appel à l’imaginaire avant même de voir le réel. C’est l’image psychique que nous avons en nous qui désigne le réel, avant même de pouvoir le regarder objectivement (s’il est possible qu’on puisse le faire).

J’attends qu’Annegret ait posé ses 3 ou 4 cadres pour expérimenter son installation démonstrative. Quoique la phénoménologie du regard, la gestalt théorie, ne me soit pas inconnue.

Lecture de Bachelard « l’eau et les rêves ». Je repense à mon « récif » – sculpture en matière plastique. Evoquer par les mots la substance matérielle des éléments est une chose. Mais dans le domaine des arts plastiques, la liberté ne commence qu’avec la forme et le médium utilisé. Il n’y a pas de vocabulaire préalable ni de syntaxe en arts contemporains. Seules des références culturelles plus ou moins éphémères tiennent lieu de code sémiologique. C’est pourquoi, dans ce domaine, le choix d’un « matériau » n’est pas sans conséquences dans la mesure où il distrait le regard. D’autre part, la volonté de mener le « regard » au cœur de l’élément poétique imaginaire, en utilisant, paradoxalement, un outil purement amorphe (le plus traîtreusement amorphe, car il laisse croire à l’illusion de voir directement la matière et prend le risque de confondre l’élément avec le médium) suppose inventer chaque fois une articulation symbolique qui fasse oublier la forme et donne à voir l’image poétique souhaitée. C’est pour cela que j’ai choisi, pour révéler un élément – l’eau – d’aller le chercher formellement dans son interaction avec un autre élément fondamental – la terre.

Retrouver DANS la FORME de l’arbre, L’IMAGE MATÉRIELLE de la dynamique de l’eau, via le médium plastique. (le « récif »).

Ce disant, il me vient l’idée qu’au lieu de réaliser l’image du lait, de l’eau fertile, comme je l’avais projeté lors de mon inscription au workshop, avec le plastique blanchissant comme médium moulé à l’arbre ou aux herbes, il serait plus intéressant de produire une grosse coulée de plâtre frais qui se solidifierait dans le laps de temps de son écoulement dans la pente du champ, produisant une sorte de rivière fertile en train de se calcifier, se stalactiser (comme les mots cousinent bien entre eux !), répondant du même coup à notre propos sur le temps des photographes et celui des peintres.

Mardi 25 juillet matin

Il y aura plein de sucre d’orge pour les Bell.

Mardi 25 juillet

Tout bouge tout le temps, dans la nature. Seul l’homme a la sotte prétention de pouvoir tenir, sans bouger, pendant le plus longtemps possible.

Discussion à table, au café.

A propos de la création : captation, gestation, enfantement.

Trois « phases » de la création qui me suffiront parmi les cinq selon le psychanalyste André Anzieu («le corps de l’œuvre ») dont je ne conseille pas la lecture, à mon sens fastidieuse et stérile (et que, par contre, une âme trop charitable m’a conseillée…)

Est-ce qu’on peut dire que pour le photographe, ce processus est mis dans un autre ordre : Préparation – prédation – enfantement ? Autrement dit, ce qui ressemble à de la gestation, chez le peintre, peut devenir préparation – je dirais presque « armement » – chez le photographe. Et la violence temporelle de la captation photographique ressemble plus au plongeon de l’épervier sur sa proie. La proie peut être réduite à sa plus simple expression : le mouvement d’instinct, l’instinct du moment. La proie se confondant avec la jouissance de la prédation. Mais c’est souvent une prédation douce, maîtrisée, heureuse.

Mais ces propos bien réglés sont-ils peut-être aussi erronés que la parole de Confucius qui dit : « Assieds-toi sur la berge et regarde passer le corps de ton ennemi ». Ici, bien sûr, l’ennemi c’est le fleuve, le long fleuve de l’écoulement du temps.

D’autant, il faut le dire, que ni Brigitte Kohl, ni Confucius ne sont là pour en débattre, à CET INSTANT. Ce qui ramène à une question : L’Homme est-il là au BON moment ? Mais rions de cette naïve interrogation (qui m’a pourtant turlupiné pendant de nombreuses années de jeunesse…)

Tout ceci peut ressembler à de la digression. Mais en fait, tout tourne autour d’un pot embarrassant qui prend figure de l’absence. Jusque-là, en effet, mon travail procède, consciemment ou non, de l’absence (l’absence de l’arbre rendant possible l’absence-présence du récif. Ou l’absence du corps derrière le masque de la soif).

Alors attaquons l’absence. C’est quoi ? C’est quelque chose qui n’est pas là, qui a été abstraite. Qui n’a jamais rêvé de s’abstraire de son milieu ? Qui n’a jamais été tourmenté par l’absence d’un être ? La valeur de l’absence est confirmée par l’interdit qui lui est souvent associé. Il est interdit d’être absent dans un grand nombre de situations. L’absence est une liberté prise au devoir, à la contingence. C’est exactement un enfantillage, elle relève de la désinvolture, avec cette sorte d’ironie innocente, ou de l’affront – ou de la mauvaise nouvelle -.

Comme le mutisme, l’absence est à la fois sage et coupable. Autrement dit, l’absent a toujours tort et fait jaser. Dans l’œuvre d’art, c’est pareil, l’absence fait couler les encres, ces larmes de reproche.

Sans l’absence, tout serait plein et ennuyeux, voire insupportable.

Nombreux artistes ont essayé d’exprimer, de représenter l’absence. Bien peu m’ont convaincu. Comme dirait Bachelard, s’il n’y a pas l’intention à la fois formelle, dynamique et matérielle de l’absence, celle-ci ne peut être comprise pleinement dans la soif qu’elle suscite, dans sa résistance à comparaître et dans son immatérialité provocante. Dans ces seules conditions, l’absent a peut-être tort, mais il est souverain. Il s’in – pose. Il se pose dans, à l’intérieur des esprits. L’absent s’incruste plus sûrement que l’encombrant volubile.

« Et comment cette structure tient-elle debout ? ». Cette question-là personne ne me l’a posé. J’ai raté la matérialisation poétique de l’absence de gravité. Il faut donc se poser la question bachelardienne énoncée plus haut, avec doigté, recul et beaucoup de sincérité.

Aujourd’hui, on a l’habitude de voir ce genre de structures similaires. Toutes grimpent vaillamment tout droit vers le ciel. Comme si la lévitation n’avait pour seul but que de filer droit au zénith.

C’est peut-être là mon erreur. J’ai réduit le rêve de lévitation à cette idiote prétention à s’élever (le titre « élévation » !), alors que le rêve de lévitation est celui de planer – à L’HORIZONTALE – ce rêve est beaucoup plus chargé matériellement de l’élément « air », s’il ressemble à un « matelas d’air », invitant au repos !

Demain, s’il fait beau, je décroche la structure de son piédestal et la pose en déséquilibre, penchée, ou couchée. Vais voir.

(Photo basculée de la structure. Titre : « Je rêve de voir le zénith à l’horizontale… »)

17h 30 – 20h : Le talkshop du workshop

Brigitte Kohl et betsy Bell nous ont offerts comme sujet un serpent bien encombrant :

« Angleterre, Allemagne, France, etc., la prise de risque des artistes »

Comme d’habitude, votre serviteur, non assermenté, va se contenter d’un résumé arraché à la pige, sans se priver d’y glisser son grain de sel.

Le débat était plus centré sur la relation de l’artiste au public et aux institutions que sur son travail proprement dit.

La question fut d’abord de savoir ce qu’est un artiste du point de vue société. Quel est son rôle. Proposition fut faite sans controverse : l’artiste existe parce qu’il existe des gens qui, par le biais d’un art, cherchent et « visionnent » le monde d’une autre manière que le scientifique, le politique ou le philosophe, et que ce regard, dans la mesure où il peut être « visionnaire » a un rôle vital pour toute civilisation qui marche dans le sens de la démocratie (pour les autres, on parle de sorcellerie, d’espion, de déviant). Ce disant, on devine que l’artiste se trouve devant un paradoxe, celui de défendre sa totale liberté d’expression (puisque c’est par cette liberté qu’il peut voir les choses autrement), et de se rendre sa recherche « lisible », communicable, à autrui (donner à rêver, donner à penser, ce n’est pas balancer un paquet cadeau cadenassé par l’obscurantisme, ou par un chiffre réservé à l’élite.).

De même, on a noté l’autre difficulté inhérente à la création artistique, qui est la distanciation nécessaire – la prise de recul dans le temps historique – à la révélation, à la digestion, et la reconnaissance d’une œuvre comme culturellement et historiquement novatrice.

Les institutions, c’est-à-dire les politiques, eux, ont semble-t-il un usage des artistes nettement plus prosaïque, proche de l’amuseur public, l’animateur de casino. Ce qui est certain, c’est que le politique des plus avertis craint naturellement l’artiste, ce prédateur de mensonges, cet ouvre-boîte de la conscience. Il peut lui arriver tout au plus de s’entourer de nom prestigieux pour sa propre image-campagne, mais rares sont les responsables politiques qui font suivre leurs bonnes volontés « libérales » de subventions à projets conséquentes (sauf si artiste, testé, cerné, coopté, labélisées…), ou un soutien mécénique pur et simple. Rares sont ceux, également, qui pensent à « l’éducation artistique » du public. Cette expression, tout comme la « sensibilisation à l’art », montre d’ailleurs clairement la difficulté de connaître l’anthropologie artistique et de voir clairement « à quoi peut bien servir cet animal ? ». Rares enfin qui ne se contentent pas de fonder des organismes d’état spécifiques dont le non-contrôle, la sclérose et le lobbying en font rapidement des guichets réservés à quelques « amis », ou tout simplement enterrent « l’œuvre » dans leurs caves, ce qui est une manière tout aussi efficace de ne déranger personne.

Cette difficulté, cet éloignement de l’art vis-à-vis du public (tout public confondu), se traduit par un appauvrissement du discernement, de la faible capacité de projection dans l’avenir, ceci avec l’aide de la dilution des repères et du sens d’une manière générale.

D’où la question, réitérée par Brigitte Kohl : Qui prend des risques, dans cette affaire ? Et de mentionner un organisme intercommunal bien connu ici (la CCVD), qui a peut-être compris l’utilité d’un partenaire artistique dans sa politique de développement de territoire, et qui a fait appel à art in situ pour travailler en résidence, venir auprès du public. Bref, faire vivre, faire se mouvoir un pays, à sa façon d’éveil à la curiosité.

Du coup, réitération fut faite, également, de la responsabilité et de l’engagement de l’artiste devant la scène politique et culturelle.

Le tour d’horizon des pays membres d’art in situ (eh oui : art in situ, l’Europe des artistes !, le Bruxelles des arts !), ne nous a guère apporté, hélas, de nuances, heureuses ou malheureuses, dans différents contextes. D’une manière générale, on a une élite de circonstance, renforcée, grossie par les médias, financée par les institutions, et puis une masse informe d’artistes dont – réflexion fut émise – il serait également intéressant d’en étudier les différentes strates de pratiques, dans la prise de risque et dans l’engagement culturel et social. Retour à la case départ : qu’est-ce au juste qu’un « artiste » (…digne de ce nom -, entend-on préciser par endroits).

Ce qui semble sûr, c’est qu’il y a des artistes riches et adulés, d’autres riches et incompris du public, d’autres encore, très nombreux, pauvres et invisibles du public…

J’ajouterai : quel artiste, aujourd’hui, est-il prêt à provoquer, clairement explicitement, la société ? Il n’y en a guère. Tout simplement parce que ceux-là, on ne les identifie pas comme artistes…

Jeudi 27 juillet

L’appareil photographique a été imaginé (L. de Vinci) et conçu (Nadar) pour dé-peindre la réalité. C’est en grande partie ce qui a poussé les peintres a chercher une autre réalité du regard (impressionnisme, cubisme, fauvisme,).

Rien n’empêche le photographe de faire, à son tour, des images non-réalistes, ou hyper-réalistes, voire même abstraites. Pour chacun, c’est une question de parti pris.

Aujourd’hui, je crois que peintre et photographes ont les mêmes outils conceptuels, avec des moyens différents.

Matinée magique. Les œuvres commencent une danse où tout se mêle, tout se répond. Annegret et son miroir en accord avec mes photos d’hiver qui sont photographiées in situ, sur le fond d’été. B. Kohl qui fragmente ses portraits, tandis que je brise mes miroirs d’hiver et que je découvre une main verte dans un reflet du miroir d’Annegret. Carole sculpte ses moulages de mains comme une manucure. De même on retrouve dans ces reflets les couleurs de Belinda, avec ces paysages évasifs, en esquisse. Les miroirs de B. Mouchel qui font surgir, du marc abyssal du café, un ciel tout palpitant comme un nouveau-né.

Danger des abîmes.

Peut-être plus proches des artistes et plus éloignées de la nature, B. Mouchel et Mireille travaillent secrètement à leurs alchimies particulières. Cela reste un mystère pour l’instant.

Miroirs, mains, la symétrie de l’univers donne raison à David sur ce « tableau » !

D’ailleurs, ne me suis-je pas laissé aller à la faiblesse mimétique ? (ce n’est peut-être pas le terme idéal). La démarche du début a pourtant posé mon rapport à la matière. Mais où est passée la substance ? Le lait-sucre-d’orge y est, certes. Le zénith bascule dans les miroirs photographiques. Je suis un peu perdu. Tout cela reste virtuel. Tous les travaux des uns et des autres semblent converger vers mon esprit, pour moi, pour mon travail. Est-ce cela « avaler » la nature naturante ? Via les artistes ? POURQUOI PAS ! Cela prouve que l’œuvre artistique est réellement opérante.

Je suis prêt à recevoir ce bain de jouvence, ce bain d’influence nourricière, et cela avec une joie sans borne. A moi de trouver mon terrain d’atterrissage.

Les expériences que je fais semblent bien naïves, et même classiques. Mais sans doute sont-elles nécessaires pour passer… Mireille, je suis dans le pinceau de Mireille, entre le pinceau et la toile. Etrange voyage, lisse, sans heurt, sans date.

Alice est passée dans le monde du miroir parce qu’elle était en vacances.

La structure que j’ai posée est inacceptable, scolaire, architectonique. L’homme maigre s’interroge toujours dans le pré. Il attend sa polaire.

Il y a aussi, en David Bell, ce personnage à part, sorte de dieu bâtisseur, sablier du temps, indifférent (en apparence) aux combats de ses sujets. C’est extraordinaire. Je dirais même nécessaire. Il passe et repasse, comme le temps de la cloche du repas. Nice big Bell !

Situation idéalement sereine.

Après le café :

Ne pas avoir peur du virtuel, mais garder en soi l’appel fondamental. En cela mon rapport au fer est peut-être plus souple. Plus simple aussi. Dessin dans l‘espace. Création d’un espace personnel, mêlé à l’espace de l’autre, engendré par le dialogue émotionnel avec le « client ».

Tout compte fait, c’est ce que je suis en train de faire, ou essayer de faire, avec mes co-workshopistes. Le multiple étant plus difficile à ingérer, je n’en retiens que les signes rémanents.

Recentrer le travail. Passer du signe à la substance, du code à la matière. Je m’enlise dans la chaleur.

Annegret : Propose une expérience concrète, in situ.

Carole : Commerce de dons. Main tendue. Symbolique des échanges. Le soin des autres.

  1. Kohl : Articulation des êtres, après morcellement.

Bellinda : Elle est là. Grande main.

Agnès : Elle n’est pas là. Grandes oreilles.

Mireille : Son chemin… un peu miniaturiste. Le chas de l’aiguille.

  1. Mouchel : Sa rêverie. On se ressemble, sauf qu’elle, elle a encore figure humaine.

B.K. : Ça m’intéresse, cette proposition : on désarticule l’évidence pour mieux se poser la question : quels rapports entre les yeux, les mains, et la terre ? Entre l’imaginaire, le faire, et le réel ? Questionnement universel. Beau sujet de talkshop… Trop vaste, peut-être.

Belinda : Etre là, au bon moment… ! Belinda est proprement charnelle avec sa peinture.

Les gens qui disent « Je ne suis jamais là au bon moment » sont les mêmes qui disent « Je ne suis pas créatif », ou « Je n’ai aucune imagination ».

Fin d’après midi. Un petit incident m’amène à changer de milieu. Je finirai mon workshop at home. Grand besoin de solitude et de liberté.

(voir hivers et nuit, pour B.M. et Mireille)

Jour suivant

Cette chronique, livre ouvert au public d’un travail en cours, présente le gros inconvénient d’exposer mes tripes à ciel ouvert, en pleine ébauche, palpitantes et fragiles. Or, la critique ne devrait être possible que lorsque l’objet est achevé, la plaie recousue. Ce qui est insupportable, ce sont les remarques formalistes, qui à ce niveau de travail n’ont aucune pertinence à mes yeux, mais qui m’exaspèrent. C’est comme si on disait à un sculpteur : » Tes coups de hachoir ne sont pas présentables pour ce soir »

L’erreur est humaine,

et la bonne intention…

La fuite, aussi.

« Story de l’infimité

scories d’un rire de trop

I’m sorry… »

Nous sommes déjà samedi, et j’ai perdu beaucoup de temps à colmater les fissures.

J’ai perdu le mince fil…

La belle réflexion qu’on m’a faite un jour ne remontera pas cette fois.

Fissure toujours ouverte, d’où s’écoule le vertige de l’après…

Passage…

L’absent a toujours tort.

Et si l’absent était justement celui qui est « là » au bon moment ? Quelque part, ailleurs…

Me relisant : Prise de risque dans la cruelle prémonition des mots écrits…

«…fuir, mais…

Closed into nature »

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