La loi du chapitre

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Historiquement, ce serait intéressant de voir comment et pourquoi le chapitre comme élément structurant du récit est apparu.

Le découpage du roman en chapitres a plusieurs utilités. Pour le lecteur, il permet de se repérer, pour l’auteur, la chaîne des chapitres correspond à la trajectoire du récit. Chaque chapitre inaugure un événement romanesque. Il doit donc contenir un sujet à part. Une amie me dit qu’elle écrit chacun de ses chapitres comme une nouvelle, avec un début et une chute. C’est un peu ça. Ça ressemble à une série d’épisodes liés toutefois à la dynamique du volume tout entier. Le volume étant un peu comme un méta chapitre, avec sa méat trajectoire. Chaque chapitre en est un peu l’image réduite. L’ensemble constitue une sorte de rythmique qu’il faut maîtriser. Ainsi chacun des chapitres a sa place ordonnée dans l’ensemble, avec sa particularité propre, sa couleur propre. On ne peut enlever un chapitre sans casser la chaîne dynamique du récit. Alors que parfois on se demande bien pourquoi tel ou tel chapitre, où il ne se passe pratiquement rien. Mais si on le remplaçait par une ou deux lignes, il est évident que l’effet dynamique auquel il est attribué serait détruit.

Il y a un phénomène dont je voudrais parler. Chaque fois je me heurte à un chapitre très particulier qui contient presque tous les éléments nécessaires à l’intelligence du récit, mais qui n’offre rien en matière de curiosité ou d’appétence romanesque. Il se présente comme un concentré indigeste que je dois pourtant rendre vivant. Ce chapitre a plusieurs fonctions. Comme je l’ai dit, il contient des éléments nécessaires à l’intrigue, mais il a aussi pour fonction celle de la mise en place d’une ambiance, d’une durée nécessaire dans le tempo du récit. C’est cette durée qu’il me faut remplir sans ennuyer le lecteur, alors qu’il ne se passe rien de passionnant. Je crois que mon premier roman, Remous à la rivière a essuyé les plâtres par rapport à cette difficulté. Cet obstacle m’a amené à réfléchir. Pourquoi un chapitre en particulier ? N’est-ce pas là que se concentrent, comme dans le melting-pot en mer, les erreurs d’un scénario mal ficelé ? Comment faire ? Deux options :

La première serait de revoir le scénario et de redistribuer les éléments là où ils devraient apparaître. C’est assez facile. Mais cela ne résout pas la fonction temporelle préparatoire à une scène.

La deuxième est un défi : transfigurer ce passage obligatoire en gourmandise, sans rien laisser paraître de l’artifice. C’est là que mon imagination est mise à l’épreuve du Patron Scénario qui veille au grain. En effet, si je lâche la bride à l’imagination, c’est le délire en quelques phrases, et tout part en vrille. Et si ce n’était que l’imagination. Car le style est lui aussi mis à l’épreuve, bridé lui aussi, au moment où le scénario lui demande de le sauver de sa faiblesse. Un sacré exercice d’écriture, croyez-moi. Dans Trépanation en haute montagne, je m’en suis bien sorti. Je défie quiconque de deviner lequel des chapitres m’a donné du fil à tordre. Pour le roman suivant, la difficulté s’accroît dans la mesure où d’ores et déjà je suis dans un contexte où l’ennui est roi. Il s’agit en quelque sorte de traiter de l’ennui sans ennuyer le lecteur. Alors un chapitre comme ce que je viens de décrire, ça devient une gageure. Toujours est-il que ce travail obscur est passionnant. C’est une question de stratégie. Non pas seulement de stratégie romanesque, mais aussi de stratégie sur soi-même, de self contrôle, de maîtrise et de finesse.

Si je raconte tout ça, ce n’est pas seulement pour enrichir le lecteur. C’est aussi pour réfléchir moi-même. Je sais depuis bien longtemps que je réfléchis en écrivant. Des amis m’ont déjà dit que je parlais comme dans les livres ! Même en parlant, j’écris. Encore un autre sujet à réflexion… Evidemment, si je dis cela, c’est que j’ai déjà planché là-dessus. Je prépare parallèlement un essai pas piqué des vers, très complexe et très subtile. J’espère avoir le temps de l’achever. Et je pèse mes mots, ça va de soi.

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