Manuscrire

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Par l’écriture manuscrite je caresse beaucoup mieux les mots. Ils me semblent réellement charnels, pas du tout mécaniques comme à l’ordinateur. Je ne peux que constater la différence en comparant deux jets sur un même sujet. Les mots palpitent sous mes doigts, imposent leur corps.

Il se peut que chaque mot manuel invite à l’embrasser, ou oppose sa rugosité, ses inflexions calligraphiques. Même la sonorité du mot n’est pas la même. Mieux, quand j’écris à la main ma voix intérieure est plus souple et plus audible, moins cérébrale. Le mot n’est pas haché par syllabes comme au clavier. Ce que je gagne en rythme à l’ordinateur, je le perds en sensualité.

Cette question du jugement entre manuscrit et ordinateur ne concerne que moi, ou tout du moins ceux de ma génération qui ont fait leurs armes avec le stylo (que dire de ceux qui écrivirent à la plume !). La génération digitale, quant à elle, ayant vraisemblablement adopté très tôt le clavier n’a peut-être pas tout à fait la même problématique. Et c’est sans compter les antiques machines à écrire qui attestent que la question est sans doute plus ancienne qu’on ne se l’imagine.

Peut-être nombre d’écrivains n’ont pas connu ce flottement entre deux rives, n’ont pas expérimenté plus que cela la question. Peut-être qu’avec un long parcours on finit par retrouver du corps sous un clavier ? En vérité je n’en suis pas certain.

En tout état de cause il est très net que je ne dis pas la même chose d’une modalité à l’autre. C’est un autre esprit qui travaille. On ne sculpte pas la même forme avec des outils différents. J’ai évoqué dans « l’expérience intime de la mélancolie » la question du « rudimentaire «. C’est l’occasion d’en faire la démonstration.

Une pensée me vient, écrivant à la main. A l’ordinateur je crois bien que je pense mot à mot, voire même syllabe par syllabe, alors qu’au stylo je n’écris que lorsque j’ai la phrase presque tout entière. Car lorsqu’une phrase s’ouvre, elle invite à un certain envol, inspire un développement sans heurt, mais souvent inattendu.

En écrivant à la main il me semble que je relis moins volontiers ma phrase en cours, ne serait-ce que parce qu’elle est assez illisible. Alors que le confort de l’édition sur écran permet de mesurer d’un regard rapide l’évolution d’ensemble. Autrement dit, lorsque j’écris à l’ordinateur, il y a simultanément une lecture – écriture qui fait peu appel à la mémoire. Or la mémoire participe à la sensualité du langage.

Bien entendu l’ordinateur est l’instrument idéal pour arranger une phrase… ou la détruire.

Mais franchement, pour ce qui est de la construction d’un volume, des corrections et de l’affinage, je ne regrette pas le « bon vieux temps » du scotch et des ciseaux.

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