Extraits d’un chantier

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Au moment de l’écriture même d’une œuvre aussi complète qu’un roman, après la recherche documentaire et l’élaboration d’une trajectoire probable, et avant toute relecture, il s’agit de foncer tête baissée, sans jamais s’arrêter et surtout sans douter ne serait-ce qu’une seule seconde. Car si le doute survient, si la pose ouvre béante une errance de la trajectoire, l’œuvre est alors en danger, l’élan est menacé.

Le roman se comporte comme un corps vivant, psychiquement individualisé qui va s’élaborant au fur et à mesure qu’il grandit. Tout acte de travers, tout acte malveillant, tout délaissement momentané risque de lui être fatal, les tripes à l’air, et définitivement raté, avorté. Les gens ne s’imaginent pas combien de précautions faut-il prendre avant de se lancer dans la rédaction. Prévoir les impondérables domestiques, s’enfermer pendant des jours, en évitant de froisser les amis qui peuvent être profondément heurtés par cet isolement. Prévoir un approvisionnement pour pouvoir tenir en autarcie durant des semaines. L’idéal serait d’habiter un château loin de tout, avec des volets hermétiques et insonorisés, une femme de chambre, un cuisinier et un videur à la porte. Mais on sait bien que la réalité n’est pas aussi simple. Les conditions pour écrire non plus. La vérité, c’est que j’ai commencé à vraiment écrire au moment de ma vie le plus mouvementé, le plus affreux et le plus encombrant, avec une femme et deux enfants, des dettes et un moral à zéro. J’ai donc appris d’abord le travail en miettes, à utiliser les micro instants pour noter en hâte quelque chose, accumuler des bouts de papiers, ranger vaille que vaille tout ça dans l’ordinateur. Car c’est cela, la réalité d’écrire. Les stratagèmes sont nombreux pour qui est vraiment saisi par le besoin d’écrire. Il faut calculer les instants, anticiper, aménager des bassins de rétentions de mémoire, préparer des appâts, planter des repères, des jalons, des signes, apprendre à faire semblant de vivre, s’entraîner à penser à deux choses à la fois, si ce n’est pas plus. A un moment je prenais plus de notes pour ce que j’avais à faire comme tâches domestiques que pour saisir au vol mes idées. Le monde à l’envers. Je suis hors du monde, ai-je écrit un jour. Ce n’est pas une formule. C’est ma vérité. Prévoir des passerelles pour passer de l’un à l’autre sans endommager l’artiste, ni la famille.

(Extrait d’un ouvrage à venir)

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