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L’expérience intime de la mélancolie

Essai de 350 pages

MélancolieEssai couvà propos d’elle

Qu’est-ce que nous évoquons derrière le mot « mélancolie » ? Ce mot semble receler un inconnu pourtant connu de tous, et à la fois indéfinissable dans sa complexité et intime dans son expérience. Elle parsème notre littérature depuis des siècles, comme un mot à la fois évocateur, mais dont l’évocation varie de sens au cours des temps, à la fois un peu négligé, comme désuet. Un joli mot qui compterait pour du beurre ? Ou un mot si chargé de terreur ou de mésanie que personne n’oserait l’aborder franchement, un mot en italique, à peine dit, jamais regardé en face, une allusion chargée d’humeur noire ou d’inspiration selon les époques ? Peut-être un mot si intime qu’en soulever le couvercle serait à ce point risqué, malsain, honteux, hasardeux ? Et en quoi la littérature, qui est capable d’exhumer de si jolis mots depuis les tombeaux de l’antiquité, ne peut-elle les employer qu’avec des pincettes, comme on évite des sortilèges ? Car nous remarquons immédiatement un fait étrange : à travers tous ces symptômes disparates, jamais aucun signe distinctif permanent ne permet de s’assurer qu’il s’agit bien de mélancolie.

Si depuis l’antiquité on conçoit et on donne un nom à une maladie ou à un sentiment, c’est à partir de sa manifestation qui présente une constante caractéristique. Or ce qu’on a nommé la mélancolie présente au contraire, dans ses manifestations étonnamment diverses, qui vont de la tristesse à la joie débordante, du mutisme étanche comme une tombe au cynisme le plus saignant, une figure inconciliable avec notre sens des catégorisations. Il est étonnant que la mélancolie ait pu émerger comme notion, comme maladie, ou même comme humeur. On est même en droit de se demander si l’on n’a pas inventé de toutes pièces une sorte de panier des objets perdus, une boîte de Pandore, dans laquelle on pourrait jeter tout ce que l’on n’arrive pas à caractériser avec les outils de l’entendement et du comportement humain connu. C’est ainsi que la mélancolie est demeurée un mystère qui n’aurait pour fonction que de mieux isoler et légitimer le reste des sentiments, comme sentiments intelligibles, qui définissent la normalité dont a besoin toute société. Mélancolie et folie se côtoyant depuis des siècles aux franges de la connaissance humaine.

La mélancolie est donc toujours une appellation provisoire, fugace, insaisissable, entre la littérature, la philosophie, la médecine et la poésie. Et ce n’est pas la littérature, ni la philosophie, ni la médecine, ni la poésie, qui semblent vouloir changer cet état de fait.

Lorsque j’ai entrepris ce travail, j’avais commencé par un conte poétique, discret, intime. Puis cette aventure a pris une telle ampleur, il y avait un tel silence sur elle, qu’il m‘a fallu des années pour l’explorer, l’expérimenter, si possible l’apprivoiser. Aux abords de la mélancolie naviguent beaucoup de sentiments, d’intuitions diverses, artistiquement floutés, entre la jouissance et l’angoisse, entre l’ennui et la colère, et qui laissent intact ce sentiment obscur d’une chose à la fois familière et inconnue. Car la mélancolie n’est pas seulement un fait littéraire ou médical, c’est une expérience humaine accessible à tous. Parler du ressenti sous le contrôle particulier du philosophe, du psychologue et du scientifique, c’est ouvrir des issues que l’on dit incorrectes. Et pourtant le ressenti est là, têtu, qui a quelque chose à dire.

D’aucuns pourraient juger cet ouvrage comme d’un combat d’arrière-garde. Pourtant cet essai nous montrera que la mélancolie, si elle a pu survivre en tant que question durant quelques millénaires, elle résiste à l’évacuation conceptualiste des philosophies qui s’y sont succédé. Et nous verrons combien cette même mélancolie, car la mélancolie est la même tout au long des formes qu’on lui a prêtées, reste un sujet qui s’actualise de façon manifeste, pour peu qu’on daigne l’entrevoir dans le filigrane des discours et des événements du monde, et qu’aucune raison ne permet de dire qu’elle ne peut prétendre à s’imposer dans les questions d’actualité. Bien au contraire.

J’ai donc voulu revenir aux sources mêmes de l’expérience individuelle. J’ai souhaité réhabiliter la mélancolie, la sortir des cartons, l’aérer, lui rendre un visage que j’avais longuement aperçu, et vécu. En philosophe un peu scientifique, un peu poète, et grand rêveur devant la mélancolie, je me suis donné certaines exigences tout en souhaitant éviter de déflorer ce sentiment qui m’est si cher.

Car cette quête, c’est la nôtre. C’est même le but de cet ouvrage, une quête vertigineuse dans le mystère de la mélancolie. La question qu’un moderne peut se poser est nouvelle : Comment aborder la mélancolie aujourd’hui, avec les outils de la connaissance moderne, la riche palette des systèmes de pensée, la liberté d’expression – toute relative – acquise dans l’ensemble du monde civilisé… ? Mieux encore, pourrait-on parler de la mélancolie comme expérience ? Ne pourrait-on pas l’expérimenter « en son âme et conscience » comme le fit Montaigne ?

Qu’est-ce qui est impliqué dans sa problématique ? Mieux encore : qui est impliqué ? Qu’est-ce que l’homo sapiens ? Du malade ou du sain d’esprit, qui est le mieux placé pour en parler ? Et comment la mélancolie s’exprime-t-elle en ce début du XXIe siècle ? Poètes, romanciers, philosophes et essayistes qui parlent ou font parler les âmes blessées sont légion jusqu’après la Grande Guerre. Après la deuxième guerre mondiale, il y en a moins. Trop c’est trop. L’oubli et l’édulcoration dans la “bonne humeur“ sont devenus indispensables à la survie morale, et même mentale de l’espèce. Cela n’empêche pas les horreurs et les souffrances de continuer. Mais elles sont traitées sous un autre angle, celui de l’exclusive – c’est la faute à l’autre – qui protège de l’imminence d’un désastre pourtant annoncé. On attend la fin dans une sorte de stupeur proche de la béatitude, en faisant le mort, l’éloge de la paix et d’autres vaines prières. Cette mélancolie-là, car c’est toujours la mélancolie, qui peut encore en parler avec discernement, en ce début du XXIe siècle ?

Aujourd’hui, diagonalement à toutes les disciplines qui couvrent le fait humain, peut-on tenter de faire parler la mélancolie à la fois par le philosophe qui n’est plus un Aristote, le scientifique qui n’est plus un Galien, le littérateur qui n’est plus un Cicéron, le religieux qui n’a plus le même pouvoir politique, le poète enfin dont l’émancipation est sans doute la plus solitaire de toutes ?

Ce n’est pas par hasard si j’évoque Gaston Bachelard. Comme philosophe des sciences il a accompli un travail majeur par la fondation claire d’une épistémologie moderne ; et en même temps, il a eu cette tentation qui tenaille tout penseur, celle de retrouver dans notre esprit nos rapports à cette matière si savamment circonscrite par la science. Mais déjà sa démarche était atypique en ce début du XXe siècle, et il dut observer une grande prudence dans sa tentative de conciliation entre des domaines jalousement réservés que sont la science et la littérature. Sa quête fut néanmoins si brillante qu’aujourd’hui on en perçoit encore, et peut-être plus que jamais, les échos. Gaston Bachelard a été le départ de mon inspiration, de mon aspiration à reprendre le bâton de la quête la plus trouble qui soit. Celle de l’être et de la conscience.

Nous allons plonger, corps et âme dans cette quête, et avec nos outils ordinaires de l’entendement et des penseurs modernes, mais aussi ceux de notre expérience de vie, ceux de notre sensibilité la plus sincère. Il va falloir braver non seulement notre pudeur, mais aussi nos tabous, nos excès de langage, nos erreurs de conceptions, briser des notions aussi rassurantes que millénaires sur lesquelles nous avons assis l’idée du bien et du mal, du bonheur et de la morale, de la vie et de la mort. Car le regard mélancolique va distordre nombre de conceptions que nous avons du monde humain, ancien et moderne, et de ses glorieuses lumières.

C’est pourquoi nous allons avancer prudemment, à petits pas, comme un promeneur inquiet. Parfois le chemin semblera doux et évident, parfois semé d’énormes écueils insurmontables. Nous allons rencontrer des joies et des horreurs, car tel est le genre humain. Cette quête sera en apparence dispersée et hasardeuse, car tel est le chemin vers l’inconnu. Toute pensée y est courte, intense et flottante. Nous rencontrerons peut-être une difficulté de lecture nouvelle, comme le chasseur néophyte et désorienté observant des traces d’un animal dont il cherche une image qui répondrait à sa plus intime connaissance. La lecture empathique est troublante et incertaine. Mais elle seule permet d’aller par-delà la lecture. Est-ce pour autant que la mélancolie est uniquement affaire de poésie ? Cela reste à voir. Car notre souci est bien d’en extraire une intelligence, sans toutefois dénaturer la mélancolie vers des pensées plus déroutantes encore. Cette démarche prend le risque de la banaliser comme concept, sans toutefois la déflorer comme réalité intime de l’expérience individuelle. Nous le verrons, la mélancolie ne se laisse pas objectiver sans résistance. Le sous titre « Pour une analyse hypocondriaque critique », faisant un clin d’œil à Salvador Dali, nous avertit que cette quête va nous engager, qu’on le veuille ou non, sur la question même de la création.

Quelques rencontres d’auteurs nous assureront parfois être dans la bonne direction, même s’il nous faudra prendre leurs propos avec circonspection. D’autres s’acharneront à nous dissuader, à mépriser la quête. Qu’importe, nous leur répondrons depuis notre expérience la plus profonde qui soit. Et à cette expérience nous ajouterons la pensée poétique comme ultime tentative d’ouverture à la limite d’une pensée dicible. C’est ainsi que nous espérons stimuler, simultanément, ou alternativement, au moins trois niveaux de lecture pour trois niveaux de la conscience.

La singularité de cet ouvrage est inhérente à la singularité de son sujet. La mélancolie est la singularité même de l’être, comme nous le verrons de façon aiguë. Quant à l’architecture de cet ouvrage en chapitres, elle fut la contrainte la plus douloureuse à accepter. Souvent, au lieu d’extraire des passages d’un auteur, je mentionne seulement : « Lire Untel », ce n’est pas de la paresse, c’est une façon d’éviter de confiner entre des guillemets carcéraux une pensée en réalité diffuse et débordante, et par respect pour l’auteur, une invitation à lire son œuvre dans son intégralité. Si vous êtes un vrai sauvage, flottez dans le champ du texte, construisez votre conscience personnelle comme on regarde un nuage dans le ciel. En un mot, il nous faut réapprendre la lecture intime.

Emmanuel Kant, Kierkegaard, Martin Heidegger, Carl Jung, Freud, Schopenhauer, constituent l’étude livresque de base. Par cette présente étude j’ai souhaité aussi rendre hommage à nos modernes les plus courageux, tel Claude Olievenstein qui a approché de très près la question, avec une lucidité exemplaire. Et son approche nous a aidés dans nos lectures, repoussant plus loin ses limites hors de la littérature. Entre Aristote, Freud et Jung, Emmanuel Levinas, Maurice Blanchot, qu’est-ce qui a changé ? Ne pas oublier Pascal Quignard, ce Jules Verne de l’océan mélancolique, qui est peut-être allé le plus loin dans ces ombres. Nous avancerons également avec l’aide de Constantin Zaharia, de l’Université de Bucarest, avec Cioran, ce Don Quichotte de la mélancolie, le furieux savoir de la déception pure. Enfin des poètes comme Baudelaire, Rimbaud ou Artaud, comme René Char, Yves Bonnefoy, Starobinsky, ou Christian Hubin, dont les visions aiguisées nous interpellent. Enfin, c’est à Gaston Bachelard que je dois cet essai dans la mesure où c’est lui qui d’abord m’a ouvert à une possible quête.

Cet ouvrage est donc un composite d’études livresques, de témoignages personnels souvent aphoristiques. La mise en regard de l’essai avec des considérations et des expériences personnelles rend la lecture parfois déroutante. Cette mise en regard était pourtant nécessaire, dans un esprit aux antipodes d’une prétendue objectivité, une façon, un refus d’objectiver la mélancolie. La mise en regard de ces fragments étant l’unique moyen d’exposer un sentiment aussi diffus, aussi impénétrable que celui de la mélancolie, à peine pensé, comme Antonin Artaud en fit la douloureuse expérience.

 

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