Archives mensuelles : septembre 2015

Article Gaston Bachelard

Article paru dans le Bulletin de l’association des amis de Gaston bachelard

BachelardBulletin12CouvBachelard et l’art contemporain.

Petits aménagements d’un artiste-poète bachelardien avec les cultures contemporaines.[1]

Avant de m’aventurer dans la création artistique, j’ai d’abord parcouru un long chemin d’écriture aux côtés de l’œuvre de Bachelard. L’écriture est pour moi un moyen de penser avant, en dessous des mots, de trouver dans les mots les valeurs cachées, l’intuition d’une autre connaissance. Mieux que Nietzsche, Barthes ou Schopenhauer, Bachelard a été un ami lointain des plus compréhensifs et tout aussi exigeant.

A cette époque de jeunesse, j’avais déjà remarqué son évitement à évoquer des poètes et artistes contemporains qui ont pourtant marqué son époque. Mais la nourriture que m’apportait Bachelard était d’abord celle de la constitution de soi, notre relation psychique avec le monde matériel, et évidemment notre relation à l’espace. Ayant fréquenté l’école d’architecture par une sourde vocation mal définie, je peux dire que c’est grâce à Bachelard que, lentement, j’ai ruminé, au sens nietzschéen du terme, construit mon être propre, élaboré une auto analyse constructive, formulé une sorte d’existentialisme de l’homme avec la matière.

Mais l’affaire n’est pas aussi simple.

C’est au moment où j’ai envisagé de prolonger l’écriture par une recherche plastique que la question de la relation de Bachelard avec l’art contemporain s’est imposée à moi dans toute sa force, mais aussi dans toute son ambiguïté.

Comme le fait remarquer Barbara Puthomme [2], pourquoi Bachelard a-t-il évité la confrontation avec l’art contemporain ? Est-ce l’échec de sa relation avec Yves Klein ? Est-ce le courant conceptualiste, qui peut être considéré, en effet, comme aux antipodes de la philosophie bachelardienne ?

Démarche de quêteur impénitent.

Ce qui a fait lien entre écriture et art plastique :

Il est évident que j’ai toujours eu avec la matière une relation passionnelle. Pourtant c’est par l’écriture que j’ai exploré ma relation avec le monde, et notamment ma relation psychique avec l’espace. L’espace perçu, expérimenté, envisagé, puis l’espace rêvé. L’écriture m’a toujours comblé et me comble encore. Je ne pourrais pas dire que la création plastique fut envisagée comme un prolongement de l’écriture. Il s’agissait plutôt d’expérimenter une autre face dans mon rapport au monde, sous le même éclairage de la poétique des éléments. La différence, c’est que si l’écriture élaborait surtout mon rapport à l’espace, la création plastique m’a engagé dans la matière. Mais la matière c’est aussi de l’espace, et cette double approche m’a valu de commettre quelques textes que je qualifierais de fusionnels [3] …

Ma première véritable création artistique a été comme une sorte d’entrée en matière, dans tous les sens du terme, et par laquelle j’avais posé comme préalable ce que j’appelais la « défiguration du réel », une façon d’aborder l’art avec une certaine défiance, ou timidité, vis à vis des « matériaux » et vis à vis de la représentation. Besoin de déconstruire l’image visible pour faire apparaître une autre réalité, poétique, métaphysique, celle qui me préoccupait. Il s’agissait, sur le thème de « l’air du temps », d’une installation composée d’une mante religieuse géante customisée, figure cauchemardesque d’un temps futur, tenue enchaînée par un enfant humanoïde contemplant une sphère énigmatique transparente et vide. Le tout cerné par un cadre vertical qui sur-désignait la scène (l’installation était dans un parc verdoyant. J’ai brûlé l’herbe dans l’aire de l’œuvre). Cette première œuvre, fortement symbolique, un peu maladroite, fut néanmoins une sorte de passage obligé pour poser les premiers principes d’une démarche qui allait se construire et se consolider au fil des travaux ultérieurs. C’est donc par une posture résolument bachelardienne que j’ai abordé mon processus de création plastique . Très vite, j’ai exploré méthodiquement l’image métaphysique des éléments à travers la sculpture et l’installation. Ainsi j’ai travaillé simultanément sur le vent, l’eau, le feu, la terre, l’air, ainsi que sur la question du masque et de la membrane.

La représentation poétique de l’élément matériel s’est tout de suite avéré impossible directement. Le respect que j’éprouve vis à vis de la Nature est tel que je répugne à vouloir la soumettre ou la modifier. La Nature est en soi, sublime et muette. Ce sont nos images préalables à sa perception qui en font un objet poétique. Il fallait d’abord trouver les images métaphysiques de ces éléments de manière indirecte, d’une part, et d’autre part je souhaitais révéler les liens qui les relient entre eux, pensant que l’image isolée d’un élément n’a pas de sens, correspond à une idéalité vide et infructueuse. Et je ne me suis pas trompé. Ainsi, par exemple, le « récif » (voir illustration). C’est une sculpture de matière plastique transparente de 2,5 m de diamètre et 2,80 m de hauteur qui fait apparaître une image immédiate de l’océan se fracassant sur un récif. L’idée m’est venue en voyant les membrures d’un tronc d’arbre qui montaient, nerveuses, craquelées et chaotiques, depuis les racines dont on voyait la naissance, jusqu’aux branches qui explosaient puissamment vers le ciel. Ici, les mots le disent aisément. Mais quand je fus devant cet arbre l’image s’est également imposée toute seule, sans besoin des mots. C’était un arbre énorme, un tilleul bicentenaire, sur lequel j’ai apposé une feuille de plastique transparente thermoformée à la main [4]. En prenant l’empreinte de ce fût, ce dernier restituait l‘image cachée de l’eau, à travers ses rugosités et son élancement vers le haut, toute l’énergie puisée dans ses veines et ses racines, toute son histoire d’eau et de terre concentrée depuis des siècles.

C’est donc au niveau de la dynamique des formes mêmes de la terre et de l’eau que j’ai retrouvé une équivalence profonde, le mariage intime entre ces deux éléments. Par là même apparut aussi la question de la « forme » de l’eau sur laquelle j’ai eu à m’expliquer dans la plus exigeante philosophie bachelardienne. Quand le physicien nous affirme que l’eau n’a pas de forme, nous utilisons pourtant à son sujet un vocabulaire d’une incomparable richesse : la houle, l’onde, la pluie, la vague, le clapotis, l’éclaboussure, la flaque, la goutte, l’écume, la brume, etc… La forme de l’eau manifeste son rapport dynamique avec les autres éléments. Et ceci conforte ce qui est dit plus haut.

Quant à la « manière indirecte », elle s’est avérée essentielle, c’est la question du médium : l’arbre et l’eau n’ont pu se rejoindre que parce que le médium – membrane (feuille de plastique) m’a permis la transmutation de l’image archétypale de l’arbre en image archétypale de l’eau. Le thermoformage de la feuille de plastique opère à la fois comme empreinte et transmutation d’image élémentale.

– A noter la question de l’absence. En effet, l’image de l’eau n’est apparue que lorsque j’ai retiré l’arbre de la sculpture [5]. L’absence de l’un a permis l’apparition de l’autre. A la place de l’arbre on « matérialise » le récif, sans même avoir besoin de le concrétiser. On peut dire que le psychisme a horreur du vide et remplit aussitôt un espace vacant par une présence imaginée. L’absence est une porte ouverte à l’imaginaire.

– A noter encore que lors de cette transmutation, les deux siècles d’énergie concentrée dans l’arbre se sont retrouvés ex-primés – c’est le cas de le dire – dans la forme instantanée de l’eau figée en plein mouvement. J’ai eu donc à inclure dans mon travail la question du temps, avec le plaisir de retrouver chez Bachelard des réponses en parfaite adéquation avec mon expérience [6].

L’absence, le temps et l’énergie, doivent être inclus dans la recherche des images métaphysiques des éléments.

Ce médium – membrane, je l’ai appelé la « peau de l’eau » ( en rappelant que si l’eau a réellement une forme, c’est parce que sa surface présente une tension superficielle par la cohésion de ses molécules qui, comme une peau, sépare l’intérieur de l’extérieur ). C’était donc la clef de cette transmutation métaphysique et je devais le prendre en considération dans mon questionnement. Il s’en est suivi tout un travail de plus en plus précis sur la pertinence du médium, sur la philosophie du temps, et les moyens de les traiter.

La question contemporaine du médium

Pour moi, la différence entre l’artiste plasticien et l’artiste classique est celle du médium. Tandis que l’artiste sculpteur, modeleur, peintre, intègre a priori la matière à son ouvrage de façon transparente – comme une sorte de contrat intrinsèque de l’homme avec une matière élue -, le plasticien considère la matière comme un objet trans-lucide de la problématique créatrice. Son choix n’est pas celui de la matière qui serait travaillée pour elle-même ( La terre du sculpteur s’affirme d’abord comme terre, sa forme signifiante vient ensuite), mais du matériaux utilisé comme médium (un matériau qui n’a d’autre réalité que la fonction qu’on lui assigne. La photographie, par exemple, en tant qu’objet, est un médium ). Le médium n’est pas considéré comme matière signifiée de l’œuvre, mais comme matériau signifiant de l’œuvre. Il est donc remis chaque fois en cause, en questionnement. Le médium, ainsi défini, entre dans la constitution de l’œuvre comme interface consciente – j’allais dire calculée – entre l’artiste et sa projection à l’œuvre.

On comprendra certainement que Bachelard aie pu être choqué, comme beaucoup de ses contemporains, par ce crime de lèse majesté par lequel les artistes semblaient s’affranchir de la matière « noble » avec autant de désinvolture, d’autant plus que la thèse de Bachelard supposait un rapport direct aux éléments sur le plan de la connaissance intuitive, donc indissociable des profondeurs métaphysiques de l’acte poétique. Autrement dit, il qualifiait l’acte créateur par le geste entre l’homme et la matière, ce qui est loin d’être négligeable, évidemment, et nous ramène avec bonheur à la rêverie de la volonté. Mais par ce raccourci Bachelard considérait sans doute que le rapport privilégié de l’artiste à l’élément matériel devait donc être physique, … ne serait-ce que littéralement ! Et c’est peut-être là que Bachelard aurait oublié – mais j’espère me tromper – que l’écriture est elle-même un médium évocateur, et non des moindres …

J’ai donc ressenti ce refus comme un précepte particulièrement encombrant. Car je pensais a priori que le médium était la « membrane » métaphysiquement opérante incontournable entre nous et le réel. Mieux encore, j’étais persuadé que le médium pouvait être lui aussi appréhendé comme élément matériel signifiant, une sorte de métamatière, et que le double jeu de la métamorphose des éléments à travers le travail du médium pouvait s’envisager. C’est ce à quoi je me suis attaché à démontrer à travers diverses sculptures, comme pour le « récif », la « source », l’ « arbre cosmologique », « le masque et la soif », et d’autres encore.

Je dois toutefois avouer que ce fut pour moi un défi majeur, heureusement salué par un public sincère, celui de faire du médium un instrument de pratique artistico-poétique, à l’instar de la littérature. Ce fut une veille de tous les instants, à savoir gérer l’ambiguïté signifiante du médium. En effet, le médium doit se faire oublier comme matière pour qu’apparaisse la forme qui évoque l’image poétique [7]. En même temps il peut représenter directement l’élément (le plastique ressemble à de l’eau). C’est pourquoi d’une manière générale je parle du médium comme d’une « membrane », en ce qu’elle possède, elle aussi, une double ambivalence, celle de ses deux faces matérielles qui appartiennent à deux mondes qu’elle sépare et celle de sa réalité formelle qui à la fois signifie et fait semblant. Une autre sculpture, « le masque et la soif » (voir illustration), en est un exemple complet. C’est une sculpture représentant « l’imago » d’un corps éclaboussé par une vague. La dite vague est eau, qui se métamorphose en lait en touchant le corps, et du corps lui-même il ne reste qu’une peau en papier buvard. Le corps est absent, il ne reste que l’essentiel, un dialogue ambigu entre ces deux membranes elles-mêmes ambivalentes [8]

Il s’est avéré que l’usage du médium, comme la matière plastique par exemple, loin de bloquer ma quête métaphysique, a au contraire eu l’effet d’en multiplier la liberté et de faciliter l’entrée du public dans une lecture sensible, comme si le médium était la clef pour une lecture de l’œuvre poétique. Depuis, j’ai exploré d’autres médiums comme la fourrure [9], le papier, etc…, et même la pierre, non plus comme matière sculptée, mais comme objet signifiant.

Pourtant mon regard sur l’art contemporain m’a amené à constater que toute œuvre utilisant un médium ne m’a pas forcément convaincu du point de vue de mon souci bachelardien. Je dois avouer que je suis en plein questionnement sur ce sujet.

L’usage du médium n’est pas si aisé dans l’optique d’un rapport poétique avec la métaphysique des éléments dans la création plastique. Beaucoup d’usages s’éloignent tellement du sens, j’allais dire de la transparence poétique de la matière, que c’est à ce moment que j’ai pu dire de l’art contemporain qu’il faisait le choix radical de la conceptualisation surcodée et devenait un art qui ne correspondait plus à mes attentes en tant que poète bachelardien. Serait-ce la limite sur laquelle a hésité Bachelard et dont Jean Libis a très bien relevé l’ambiguïté dans un de ses ouvrages [10] ?

D’un autre côté, j’ai été fortement interpellé par certains artistes contemporains qui se débarrassent complètement du médium et travaillent la matière directement, non comme matière à transformer mais comme sujet même de l’œuvre, ce qui semble évident, par exemple, dans le land’ art. Je me suis surpris moi-même à agir de la sorte avec une pierre [11]. Mais il me vient une œuvre (dont j’ai oublié l’auteur) consistant en un arbre, un vrai, écorché de tout son long jusqu’au cœur et dont le spectacle – j’utilise le terme de spectacle intentionnellement – est très efficace et porte l’émotion jusqu’à l’horreur, sans doute par transposition charnelle ( et aussi par contemporanéité avec l’affaire des cadavres humains réels exposés en musée ). Pour autant, cette œuvre, que je qualifierais de réalisme de la cruauté, me semble en même temps terriblement bachelardienne, dans la mesure où sa fonction psychique est totalement opérante, et me questionne violemment sur la question de la pornographie, c’est à dire la monstration des choses en l’état, sans passer par le masque ou la transposition du médium. J’en suis arrivé à ce seuil inhérent à ma démarche : peut-on rester « littéraire » en pratiquant les arts plastiques ?. Reste à franchir ce seuil sans jeter le bébé avec l’eau du bain. Bachelard et moi risquons fort de nous croiser.

Mais cela ne nous explique sans doute pas le « rien » qui s’est passé entre Yves Klein et Gaston Bachelard devant le bleu de l’absence, à Anvers, en 1959 …

Jean-Pierre Treille

Notes :

[1] Pour en savoir plus sur ma démarche bachelardienne, je vous invite à lire la rubrique « démarche » dans « arts plastiques » sur mon site www.jp-art.fr .
[2] Barbara Puthomme : « le rien profond ; pour une lecture bachelardienne de l’art contemporain » – l’Harmattan.
[3] « Voyage en habitat » – autoédition 2003. Notamment « Antiagora ».
[4] Le thermoformage manuel permet de prendre l’empreinte d’une surface en ramollissant un plastique rigide à l’aide d’un chalumeau et en le pressant contre la surface.
[5] Ce fut plutôt l’inverse, évidemment …L’arbre est toujours vivant.
[6] Sur la perception du temps et de la simultanéité dans l’instant, on peut lire : Gaston Bachelard : « l’intuition de l’instant » Biblio essais – Poche. Cette édition contient un complément intéressant paru dans la revue Message, n°2 – 1939.
[7] Le plastique, par exemple, est très connoté comme matière polluante. Pour mes sculptures faites en plastique, il s’agissait de faire oublier ce réflexe culturel en produisant une image suffisamment forte, qui s’imposât immédiatement. Inversement, le pop art et tous ses dérivés, utilisent les matériaux transformés pour la charge culturelle qu’ils véhiculent.
[8] Le « masque et la soif » est une œuvre issue d’un choix de ces deux mots sur une liste sélectionnée par le ministère de la Culture et de la Communication pour la Semaine de la langue française et de la francophonie (2006).
[9] La fourrure : à la fois terre, air et fluide, et avec l’eau des tensions internes étonnantes.
[10] « Gaston Bachelard ou la solitude inspirée » – Jean Libis – Berg international éditeurs.
[11] « Ainsi va toute ch… » Art in situ – Crest 26 – 2007

Editions Bords du Lot. Nouvelle

Nouvelle

Souven couv - copieMurs d’enfance

Quand il eut gravi la petite traboule, il s’arrêta sur le palier. La chaleur de l’été se faisait doucement oublier dans la pénombre de l’étroite ruelle. Une hirondelle siffla entre les façades, frôla les flèches d’une grille rouillée et sauta de l’autre côté d’un mur d’où débordaient des feuilles de vigne vierge. Ce petit événement vif et noir lui tira un sourire. Il avait dans la quarantaine, grisonnant légèrement. Il tournait la tête dans toutes les directions, comme s’il cherchait quelque chose, ou comme s’il craignait d’être vu. Il passa les mains sur sa chevelure, puis se décida à monter, lentement, des escaliers qui menaient à une porte du vieil immeuble en épousant ses angles biscornus. Il caressait les marches du bout des pieds, comme si elles constituaient un obstacle redoutable. Arrivé devant la porte en chêne ajourée de verres dépolis, il s’arrêta de nouveau. En proie à une grande hésitation, il regarda cette porte, longtemps, avec application. Il se passa à nouveau la main dans les cheveux et se décida à tourner la vieille sonnette. Au bout d’un moment le loquet fit un bruit, et la porte s’ouvrit.

Une dame d’allure austère, les cheveux d’un blanc brillant, apparut devant lui. Elle devait avoir dans les soixante ans, peut-être plus. Elle le regarda sans rien dire. Visiblement il devait parler le premier.

– Heu… Bonjour madame. Voilà…

Nouvelle ayant obtenu le PRIX littéraire 2008 « Lire en vert » de l’Enseignement Agricole public de la Région Midi Pyrénées – Mirande.

Revue Brèves. Nouvelle

Breve couvLes temps changent, mon bon Monsieur !

Nouvelles publiée par la revue Brèves N°80

10 juillet 2000

Cher ami,

C’est en grande hâte que je rédige cette lettre. J’ai pensé que tu étais le seul qui puisse comprendre mes agissements. Lorsque tu liras cette lettre je ne serai plus. Aussi je te raconte ici mon aventure qui doit se terminer ce soir.

Lorsque je pénétrai dans cet établissement, je ne connaissais pas la raison qui m’y avait poussé. Mais je ne reviendrai pas là-dessus.

Je n’aurais pas dû entrer.

Surtout par cette porte. Une porte élégante, dans le style moderne du bâtiment, quoique légèrement plus discrète que l’entrée principale. Sur celle-ci on avait inscrit   ” Comestibles “.

Dans un vestibule, j’ai lu, car c’était obligatoire, le règlement du service ainsi que le “menu des prestations”, classées en degrés. C’était compliqué et en vérité je n’ai pas compris grand-chose, seulement que le premier degré était le plus simple, et relativement rassurant. Ma surprise a été telle que j’ai perdu d’un seul coup toute capacité de jugement. A ce moment, je pouvais faire encore demi-tour et quitter ce lieu. Mais j’ai eu une sorte de pulsion : j’ai poussé la deuxième porte, machinalement. D’une autre façon, je peux dire maintenant qu’à la lecture de cette pancarte il était devenu vital de poursuivre, d’en finir avec cette incertitude.

La salle de service des ” Comestibles” était très propre et blanche, en forme de large couloir. D’un côté étaient alignées des tables hautes, drapées de blanc et équipées d’instruments curieux. Un homme s’approchait déjà vers moi. Il m’a accueilli avec une affabilité et une efficacité redoutable. Il devait être pressé.

– Monsieur est le bien venu. Quel degré avez-vous choisi ?

– Le premier, ai-je répondu, tout aussi machinalement.

– Je dois vous préciser que les tarifs ont augmenté de 5 %, dit-il avec fierté.

 

Trépanation en haute montagne

Roman

Montagne Couvert2

Trépanation en haute montagne

Ah que la montagne est belle, comme dit la chanson. Mais la joie peut être de courte durée, car ça grimpe, et d’une drôle de façon. Notre héros est à nouveau embarqué dans une mission aussi fumeuse que la première. Il s’agit de rencontrer un vieux fou qui se cache dans la montagne et qui perd la mémoire, pour récupérer in extremis ses souvenirs. Ça ne va pas être une mince affaire, d’autant que dans la vallée de Saint-Véran, un pays de rudes gaillards, on semble très intéressé par ses allées et venues. En creusant la mémoire nous voici plongé dans la dernière guerre mondiale où des choses pas très jolies se sont produites. Et puis dans l’Histoire se cachent souvent d’autres histoires tout à fait inattendues. Les obstacles vont être substantiels, tout comme les joies érotiques avec la sublime Lucie qui jette le trouble dans le cœur de notre héros. Et c’est sans parler d’autres personnages pour le moins déroutants. Ce récit est aussi rude que plein de tendresse et d’humour, où l’aventure elle-même constitue une ascension des plus âpres, et particulièrement enrichissante…

Remous à la rivière

Roman

Rivière couvRemous à la rivière

Ça commence par la rumeur d’un monstre qui circulerait sur les bords de la Drôme et qui échauffe dangereusement les esprits. Le conservateur de la Réserve Naturelle demande au narrateur de résoudre médiatiquement cette affaire, de trouver la bête, « lui refaire un visage présentable, pourvu qu’elle ressemble plus à un panda en peluche qu’à un dragon des Comodo ».

Mais tout scintille, tout change, tout est trompeur, au bord de la rivière. Plongé au milieu de ses multiples mirages, le narrateur a beau faire le fanfaron, il est quelque peu dépassé par les événements.

Comment être au bon endroit au bon moment ?, se demande-t-il, plus poète qu’enquêteur, dans un polar qui ne veut pas s’avouer comme tel, et où il s’en sort de justesse par des pirouettes pleines d’humour et un sens de l’érotisme expérimenté…

Les personnages s’avèrent assez imprévisibles, à tel point qu’on peut se demander si le personnage principal ne serait pas la facétieuse rivière elle-même.

“Une ode à la Nature, un narrateur poète qui s’embrouille dans des aventures sentimentales et érotiques, une enquête rocambolesque, des personnages fantasques qui livrent des réflexions non anodines, tous les ingrédients d’un polar bien mené jusqu’à la chute, servi par une plume légère.” Monique Douillet.

Essais

L’expérience intime de la mélancolie

Essai de 350 pages

MélancolieEssai couvà propos d’elle

Qu’est-ce que nous évoquons derrière le mot « mélancolie » ? Ce mot semble receler un inconnu pourtant connu de tous, et à la fois indéfinissable dans sa complexité et intime dans son expérience. Elle parsème notre littérature depuis des siècles, comme un mot à la fois évocateur, mais dont l’évocation varie de sens au cours des temps, à la fois un peu négligé, comme désuet. Un joli mot qui compterait pour du beurre ? Ou un mot si chargé de terreur ou de mésanie que personne n’oserait l’aborder franchement, un mot en italique, à peine dit, jamais regardé en face, une allusion chargée d’humeur noire ou d’inspiration selon les époques ? Peut-être un mot si intime qu’en soulever le couvercle serait à ce point risqué, malsain, honteux, hasardeux ? Et en quoi la littérature, qui est capable d’exhumer de si jolis mots depuis les tombeaux de l’antiquité, ne peut-elle les employer qu’avec des pincettes, comme on évite des sortilèges ? Car nous remarquons immédiatement un fait étrange : à travers tous ces symptômes disparates, jamais aucun signe distinctif permanent ne permet de s’assurer qu’il s’agit bien de mélancolie.

Si depuis l’antiquité on conçoit et on donne un nom à une maladie ou à un sentiment, c’est à partir de sa manifestation qui présente une constante caractéristique. Or ce qu’on a nommé la mélancolie présente au contraire, dans ses manifestations étonnamment diverses, qui vont de la tristesse à la joie débordante, du mutisme étanche comme une tombe au cynisme le plus saignant, une figure inconciliable avec notre sens des catégorisations. Il est étonnant que la mélancolie ait pu émerger comme notion, comme maladie, ou même comme humeur. On est même en droit de se demander si l’on n’a pas inventé de toutes pièces une sorte de panier des objets perdus, une boîte de Pandore, dans laquelle on pourrait jeter tout ce que l’on n’arrive pas à caractériser avec les outils de l’entendement et du comportement humain connu. C’est ainsi que la mélancolie est demeurée un mystère qui n’aurait pour fonction que de mieux isoler et légitimer le reste des sentiments, comme sentiments intelligibles, qui définissent la normalité dont a besoin toute société. Mélancolie et folie se côtoyant depuis des siècles aux franges de la connaissance humaine.

La mélancolie est donc toujours une appellation provisoire, fugace, insaisissable, entre la littérature, la philosophie, la médecine et la poésie. Et ce n’est pas la littérature, ni la philosophie, ni la médecine, ni la poésie, qui semblent vouloir changer cet état de fait.

Lorsque j’ai entrepris ce travail, j’avais commencé par un conte poétique, discret, intime. Puis cette aventure a pris une telle ampleur, il y avait un tel silence sur elle, qu’il m‘a fallu des années pour l’explorer, l’expérimenter, si possible l’apprivoiser. Aux abords de la mélancolie naviguent beaucoup de sentiments, d’intuitions diverses, artistiquement floutés, entre la jouissance et l’angoisse, entre l’ennui et la colère, et qui laissent intact ce sentiment obscur d’une chose à la fois familière et inconnue. Car la mélancolie n’est pas seulement un fait littéraire ou médical, c’est une expérience humaine accessible à tous. Parler du ressenti sous le contrôle particulier du philosophe, du psychologue et du scientifique, c’est ouvrir des issues que l’on dit incorrectes. Et pourtant le ressenti est là, têtu, qui a quelque chose à dire.

D’aucuns pourraient juger cet ouvrage comme d’un combat d’arrière-garde. Pourtant cet essai nous montrera que la mélancolie, si elle a pu survivre en tant que question durant quelques millénaires, elle résiste à l’évacuation conceptualiste des philosophies qui s’y sont succédé. Et nous verrons combien cette même mélancolie, car la mélancolie est la même tout au long des formes qu’on lui a prêtées, reste un sujet qui s’actualise de façon manifeste, pour peu qu’on daigne l’entrevoir dans le filigrane des discours et des événements du monde, et qu’aucune raison ne permet de dire qu’elle ne peut prétendre à s’imposer dans les questions d’actualité. Bien au contraire.

J’ai donc voulu revenir aux sources mêmes de l’expérience individuelle. J’ai souhaité réhabiliter la mélancolie, la sortir des cartons, l’aérer, lui rendre un visage que j’avais longuement aperçu, et vécu. En philosophe un peu scientifique, un peu poète, et grand rêveur devant la mélancolie, je me suis donné certaines exigences tout en souhaitant éviter de déflorer ce sentiment qui m’est si cher.

Car cette quête, c’est la nôtre. C’est même le but de cet ouvrage, une quête vertigineuse dans le mystère de la mélancolie. La question qu’un moderne peut se poser est nouvelle : Comment aborder la mélancolie aujourd’hui, avec les outils de la connaissance moderne, la riche palette des systèmes de pensée, la liberté d’expression – toute relative – acquise dans l’ensemble du monde civilisé… ? Mieux encore, pourrait-on parler de la mélancolie comme expérience ? Ne pourrait-on pas l’expérimenter « en son âme et conscience » comme le fit Montaigne ?

Qu’est-ce qui est impliqué dans sa problématique ? Mieux encore : qui est impliqué ? Qu’est-ce que l’homo sapiens ? Du malade ou du sain d’esprit, qui est le mieux placé pour en parler ? Et comment la mélancolie s’exprime-t-elle en ce début du XXIe siècle ? Poètes, romanciers, philosophes et essayistes qui parlent ou font parler les âmes blessées sont légion jusqu’après la Grande Guerre. Après la deuxième guerre mondiale, il y en a moins. Trop c’est trop. L’oubli et l’édulcoration dans la “bonne humeur“ sont devenus indispensables à la survie morale, et même mentale de l’espèce. Cela n’empêche pas les horreurs et les souffrances de continuer. Mais elles sont traitées sous un autre angle, celui de l’exclusive – c’est la faute à l’autre – qui protège de l’imminence d’un désastre pourtant annoncé. On attend la fin dans une sorte de stupeur proche de la béatitude, en faisant le mort, l’éloge de la paix et d’autres vaines prières. Cette mélancolie-là, car c’est toujours la mélancolie, qui peut encore en parler avec discernement, en ce début du XXIe siècle ?

Aujourd’hui, diagonalement à toutes les disciplines qui couvrent le fait humain, peut-on tenter de faire parler la mélancolie à la fois par le philosophe qui n’est plus un Aristote, le scientifique qui n’est plus un Galien, le littérateur qui n’est plus un Cicéron, le religieux qui n’a plus le même pouvoir politique, le poète enfin dont l’émancipation est sans doute la plus solitaire de toutes ?

Ce n’est pas par hasard si j’évoque Gaston Bachelard. Comme philosophe des sciences il a accompli un travail majeur par la fondation claire d’une épistémologie moderne ; et en même temps, il a eu cette tentation qui tenaille tout penseur, celle de retrouver dans notre esprit nos rapports à cette matière si savamment circonscrite par la science. Mais déjà sa démarche était atypique en ce début du XXe siècle, et il dut observer une grande prudence dans sa tentative de conciliation entre des domaines jalousement réservés que sont la science et la littérature. Sa quête fut néanmoins si brillante qu’aujourd’hui on en perçoit encore, et peut-être plus que jamais, les échos. Gaston Bachelard a été le départ de mon inspiration, de mon aspiration à reprendre le bâton de la quête la plus trouble qui soit. Celle de l’être et de la conscience.

Nous allons plonger, corps et âme dans cette quête, et avec nos outils ordinaires de l’entendement et des penseurs modernes, mais aussi ceux de notre expérience de vie, ceux de notre sensibilité la plus sincère. Il va falloir braver non seulement notre pudeur, mais aussi nos tabous, nos excès de langage, nos erreurs de conceptions, briser des notions aussi rassurantes que millénaires sur lesquelles nous avons assis l’idée du bien et du mal, du bonheur et de la morale, de la vie et de la mort. Car le regard mélancolique va distordre nombre de conceptions que nous avons du monde humain, ancien et moderne, et de ses glorieuses lumières.

C’est pourquoi nous allons avancer prudemment, à petits pas, comme un promeneur inquiet. Parfois le chemin semblera doux et évident, parfois semé d’énormes écueils insurmontables. Nous allons rencontrer des joies et des horreurs, car tel est le genre humain. Cette quête sera en apparence dispersée et hasardeuse, car tel est le chemin vers l’inconnu. Toute pensée y est courte, intense et flottante. Nous rencontrerons peut-être une difficulté de lecture nouvelle, comme le chasseur néophyte et désorienté observant des traces d’un animal dont il cherche une image qui répondrait à sa plus intime connaissance. La lecture empathique est troublante et incertaine. Mais elle seule permet d’aller par-delà la lecture. Est-ce pour autant que la mélancolie est uniquement affaire de poésie ? Cela reste à voir. Car notre souci est bien d’en extraire une intelligence, sans toutefois dénaturer la mélancolie vers des pensées plus déroutantes encore. Cette démarche prend le risque de la banaliser comme concept, sans toutefois la déflorer comme réalité intime de l’expérience individuelle. Nous le verrons, la mélancolie ne se laisse pas objectiver sans résistance. Le sous titre « Pour une analyse hypocondriaque critique », faisant un clin d’œil à Salvador Dali, nous avertit que cette quête va nous engager, qu’on le veuille ou non, sur la question même de la création.

Quelques rencontres d’auteurs nous assureront parfois être dans la bonne direction, même s’il nous faudra prendre leurs propos avec circonspection. D’autres s’acharneront à nous dissuader, à mépriser la quête. Qu’importe, nous leur répondrons depuis notre expérience la plus profonde qui soit. Et à cette expérience nous ajouterons la pensée poétique comme ultime tentative d’ouverture à la limite d’une pensée dicible. C’est ainsi que nous espérons stimuler, simultanément, ou alternativement, au moins trois niveaux de lecture pour trois niveaux de la conscience.

La singularité de cet ouvrage est inhérente à la singularité de son sujet. La mélancolie est la singularité même de l’être, comme nous le verrons de façon aiguë. Quant à l’architecture de cet ouvrage en chapitres, elle fut la contrainte la plus douloureuse à accepter. Souvent, au lieu d’extraire des passages d’un auteur, je mentionne seulement : « Lire Untel », ce n’est pas de la paresse, c’est une façon d’éviter de confiner entre des guillemets carcéraux une pensée en réalité diffuse et débordante, et par respect pour l’auteur, une invitation à lire son œuvre dans son intégralité. Si vous êtes un vrai sauvage, flottez dans le champ du texte, construisez votre conscience personnelle comme on regarde un nuage dans le ciel. En un mot, il nous faut réapprendre la lecture intime.

Emmanuel Kant, Kierkegaard, Martin Heidegger, Carl Jung, Freud, Schopenhauer, constituent l’étude livresque de base. Par cette présente étude j’ai souhaité aussi rendre hommage à nos modernes les plus courageux, tel Claude Olievenstein qui a approché de très près la question, avec une lucidité exemplaire. Et son approche nous a aidés dans nos lectures, repoussant plus loin ses limites hors de la littérature. Entre Aristote, Freud et Jung, Emmanuel Levinas, Maurice Blanchot, qu’est-ce qui a changé ? Ne pas oublier Pascal Quignard, ce Jules Verne de l’océan mélancolique, qui est peut-être allé le plus loin dans ces ombres. Nous avancerons également avec l’aide de Constantin Zaharia, de l’Université de Bucarest, avec Cioran, ce Don Quichotte de la mélancolie, le furieux savoir de la déception pure. Enfin des poètes comme Baudelaire, Rimbaud ou Artaud, comme René Char, Yves Bonnefoy, Starobinsky, ou Christian Hubin, dont les visions aiguisées nous interpellent. Enfin, c’est à Gaston Bachelard que je dois cet essai dans la mesure où c’est lui qui d’abord m’a ouvert à une possible quête.

Cet ouvrage est donc un composite d’études livresques, de témoignages personnels souvent aphoristiques. La mise en regard de l’essai avec des considérations et des expériences personnelles rend la lecture parfois déroutante. Cette mise en regard était pourtant nécessaire, dans un esprit aux antipodes d’une prétendue objectivité, une façon, un refus d’objectiver la mélancolie. La mise en regard de ces fragments étant l’unique moyen d’exposer un sentiment aussi diffus, aussi impénétrable que celui de la mélancolie, à peine pensé, comme Antonin Artaud en fit la douloureuse expérience.